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Vendredi 7 octobre 2005

L’auteur :
Né sur l'île de Wight en 1962, Patrick Gale a passé son enfance à la prison de Wandsworth, dont son père était directeur. Il vit actuellement dans une ferme, près de Land's End. Journaliste au Daily Telegraph, au Mail on Sunday et à The Independent, il est l'auteur d'une biographie d'Armistead Maupin et de plusieurs romans, parmi lesquels L'Aérodynamique du porc (1998).
L'avis de Matoo :
Attention chef d’œuvre !!!! Ils sont rares les bouquins qui me font un effet tel que, comme Armistead Maupin le commente en quatrième de couverture, je pourrais dire aussi aujourd’hui : « J’envie les âmes heureuses qui vont lire Patrick Gale pour la première fois ».
Ce roman est un putain de roman qui prend aux tripes, qui surprend, qui envoûte, qui rend heureux et malheureux à la page suivante, dont les attentes entre deux chapitres paraissent parfois d’une insupportable longueur. Un livre qui émerveille et qui ne peut laisser personne insensible tant le fond et la forme font que c’est une lecture délectable.
Il s’agit d’un récit qui s’articule autour d’une famille et d’un garçon en particulier dont on suit deux épisodes de vacances estivales à plus de trente ans d’écart, premier épisode dont l’écho retentit de manière curieuse après que bien des secrets de famille furent soigneusement enterrés. Et le livre alterne ainsi entre un épisode lorsque le garçon s’appelle Julian et a 8 ans, et, on le comprend vite, lorsqu’il en a 40 et que, curieusement, il se prénomme alors Will. Les chapitres s’appellent successivement « La maison bleue » et « L’écumeur des sables » d’après le nom des deux endroits de villégiature, dont on se rend rapidement compte qu’ils sont les mêmes à 30 ans d’intervalle. L’écumeur des sables est la villa où se rendent le petit Julian, sa mère Frances et son père, directeur de prison, John, tandis que 30 ans après, la sœur de Will loue pour lui et leurs parents la maison bleue, avec une Frances atteinte de la maladie d’Alzheimer et commençant peu à peu à perdre ses facultés.
Alors, on suit un chapitre sur deux, ces deux intrigues si proches et grâce à l’une et à l’autre, on reconstitue peu à peu le puzzle de ce drame familial incroyable. Le suspense est complet, et les personnages tellement attachant qu’il m’était difficile de les quitter comme ça. J’ai lu du coup en partie en marchant pour aller au boulot et en revenir le soir. L’auteur a fomenté une intrigue dont les mystères se lèvent peu à peu de telle manière qu’on est tenu en haleine, et en même temps complètement troublé par la manière dont l’émotion et la psychologie des personnages sont traitées.
Et puis c’est une histoire qui ne peut se passer qu’en Angleterre, pays du refoulement familial par excellence, et du flegme à toute épreuve. Le personnage central, Will, est gay et est vraiment très bien traité dans le roman en tant que tel. Du coup, c’est vrai qu’il est d’autant plus agréable de s’y identifier et d’adhérer à cette narration. Mais ce n’est pas le seul volet sexuel, le roman est au contraire émaillé de moments où l’expression du désir prend toute son importance, et il en parle avec une sagace habileté. D’ailleurs Will vit une relation passionnelle avec son beau-frère depuis le premier jour de mariage de celui-ci (original !), tandis que la mère est troublée par son propre beau-frère (mari de la sœur de John) en visite ce funeste premier été.
La famille est bien le leitmotiv de cet ouvrage, et on ne peut que se sentir concerné quand on lit ainsi un récit qui analyse, décortique et autopsie avec autant de talent, de délicatesse et d’adresse les liens familiaux entre ces personnages (qui parfois rappellent aussi des souvenirs…). Le lien notamment entre Will/Julian et sa mère est le plus évoqué et est vraiment intéressant et finement démontré. Et puis, il y a aussi cette maladie, la maladie d’Alzheimer, qui rend la mère « innocente » et fragile, et finit par briser certains sceaux.
Vraiment c’est un livre qui a tout pour me plaire, et dont la lecture m’a scotché tous les matins et les soirs. Lisez-le c’est autant fascinant que passionnant !

Pour plus d'informations :
Publié chez Belfond (2002) puis aux éditions 10/18 (2004)

par Matoo publié dans : LIVRES : Les Pages Roses
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Jeudi 29 septembre 2005

L'auteur :
L'auteur de polar, Joseph Hansen est mort le 24 novembre 2004 en Californie à l’âge de 81 ans.
Hansen avait ouvert la voie au polar gay dans les années 70 en créant Dave Brandstetter, un ancien agent d’assurances homo, qui, de ce fait, se retrouvait à mener des enquêtes où l’homosexualité est le sujet ou la toile de fond.
Ce faisant, ses romans donnaient à voir l’homosexualité côté faits divers (les meurtres, les viols, etc.) mais aussi au quotidien et dans toutes ses dimensions (scènes d’amour, coming-out, affirmation, découverte du sida, etc.).
Bien que gay, Joseph Hansen avait épousé Jane Bancroft avec laquelle il avait eu un enfant.
L'avis de Jean Yves :
Une parabole sur le sida et un pied dans l'ennui.
Dans le souci d'une identification totale, si vous rêvez d'un roman homosexuel tous azimuts, c'est ce roman qu'il vous faut. L'auteur est homosexuel, les victimes sont homosexuelles, le meurtrier présumé est homosexuel (mais pas le vrai !), les meubles sont… non, pas les meubles, ils sont impeccables, de bon goût… Car le détective, Dave Brandstetter, a tout pour plaire : courageux, discret, généreux, attentif aux femmes, digne ; il est bien sous tous les rapports (ne doit-il pas être mieux que les hétéros qu'il rencontre incidemment ?) Oui, c'est un héros et il ne craint ni la bagarre, ni les coups, il sait se servir de ses muscles, de son intelligence.
Dave est dans un sacré merdier : des crimes sont commis. Les victimes : des homosexuels, et pas n'importe quels homosexuels, des gays (nous sommes aux USA, l'avais-je oublié ?) atteints du sida.
Mon problème, c'est que quand je lis un polar (j'en lis assez peu au demeurant), tout gay que je suis, j'aime bien m'échapper de la morale, de la générosité. J'aime bien les codes, les rites du polar : des mecs machos en diable, des traîtres et des traîtresses, des vamps chaloupées et des héros pressés qui les basculent sur des divans moelleux dans des sites de rêve, et des lieux noirs, du sang, de la violence, parce qu’un polar pour moi, ce n'est pas forcément un sujet de réflexion, c'est un lieu imaginaire où se défoulent toutes les zones d'ombre que la société m'interdit d'exprimer.
Alors me voici coincé car ce polar m'a ennuyé. Totalement. Mais voilà, qu'un polar montre des hommes atteints du sida, et je me sens coupable de critiquer un bouquin aux si bonnes intentions. Je n'ai plus qu'à attendre les commentaires d'insultes...
Il y a des thèmes graves, si graves... Pour autant, peut-on s'en servir dans l'intrigue de ce qui est, par excellence, une lecture de divertissement ?
Pour plus d'informations :
Publié chez Rivages/Noir (1988)

Bibliographie
Voir la fiche "Quatre polars gay de Joseph Hansen"
par Jean Yves publié dans : LIVRES : Les Pages Roses
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Mardi 27 septembre 2005


L’auteur :
David Leavitt est né en 1961 à Pittsburgh et a grandi à Palo Alto, en Californie. Après avoir suivi les cours de Composition Créative à l’Université de Yale, il publie à l’âge de vingt ans sa première nouvelle dans le New Yorker. Tout jeune encore, il publie également le recueil de nouvelles qui lui a valu sa célébrité : Quelques pas de danse en famille, devenu désormais un classique de la nouvelle littérature américaine. Les attentes créées par ses débuts n’ont pas été déçues par la suite : doté d’une écriture raffinée et précise dans la description de l’originalité et de la normalité, il est considéré comme l’un des représentants les plus importants du minimalisme des années 1980.
En 1987, il publie Le langage perdu des grues, son premier roman, suivi d’une dizaine d’autres livres. Ses premières oeuvres présentent déjà les thèmes que l’on retrouvera dans les livres suivants : la dissolution de la famille traditionnelle, le cancer comme métaphore d’un monde en déliquescence, l’homosexualité et l’univers gay des jeunes progressistes américains. En polémique avec le monde littéraire américain, que Leavitt accuse d’être superficiel et opportuniste, l’écrivain a décidé de quitter les États-Unis et a vécu pendant quelques années en Italie, dans un petit village des côtes toscanes.
Il vit actuellement à Gainesville et tient des cours de Littérature Créative à l’université de Floride.
L'avis de Jean Yves :
Étonnant, remarquable roman que Le langage perdu des grues de David Leavitt, en tout point accompli. David Leavitt choisit délibérément des personnages homosexuels et situe son intrigue dans la société américaine d'aujourd'hui. Ses personnages vivent un quotidien ordinaire et ne posent pas leur homosexualité comme une tragédie ou une marginalité qui par son intensité de blocage ferait question importante : comment vivre aujourd'hui son homosexualité dans le contexte social, comment la vivre pour être heureux ou du moins en accord avec soi-même, sachant qu'hétéro ou homo, les problèmes de travail, de vieillissement, l'amitié, la passion, les aventures et le refuge positif d'une affection respectueuse de chacun mesurent une existence commune à chaque individu quel qu'il soit.
Modestie qui permet à David Leavitt d'entourer Philip, son héros homosexuel, de sa mère Rose, de son père Owen (qui à plus de cinquante ans ose reconnaître son homosexualité, s'en ouvre à son fils, à sa femme, comme Philip a su « communiquer » avec ses parents), de Jerene, une lesbienne, d'Eliot l'amant du bonheur exalté mais aussi de Brad qu'il découvre lentement.
Je dis mon enthousiasme pour ce roman parfaitement construit, où le face-à-face des parents de Philip, dans son intense désespoir (comment vivre avec une femme qu'on aime et qu'on respecte quand on rêve des bras d'un homme ?) est le contrepoint de l'initiation homosexuelle du fils. Les valeurs établies depuis si longtemps vacillent face à ses doutes, ces désirs, ces bonheurs ou ces misères et ici l'histoire de Philip (qui n'occupe pas toute la place) sert de révélateur à une société en mutation.
Le lecteur est pris dans l'abondance romanesque du récit et en même temps est attiré de l'intérieur vers chaque personnage. Reste cet appel éternel de l'homme, sa quête d'amour, comme cet enfant privé de sa mère qui s'attache à la grue qui monte et descend, la grue qu'il fixe de ses yeux d'enfant abandonné, debout dans le berceau où il est oublié.
Un superbe roman que je conseille sans restrictions.
Pour plus d'informations :
Publié aux éditions Denoël (2004)
Voir l'avis de Matoo
par Jean Yves publié dans : LIVRES : Les Pages Roses
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Lundi 26 septembre 2005

L’auteur :
Né à Dublin en 1965, Colum McCann est l'auteur de plusieurs romans – dont Le Chant du coyote, Les Saisons de la nuit – et de deux recueils de nouvelles, La Rivière de l'exil et Ailleurs, en ce pays. Avec Danseur il a acquis une véritable reconnaissance internationale.
Colum McCann vit aujourd'hui à New York.

L'avis de Matoo :
Dans ce Train qui court à Grande Vitesse dans la campagne, je viens de refermer ce livre de Colum McCann et je n’en reviens pas. Comment ce bouquin n’a-t-il pas gagné de prix ? Pourquoi ai-je du attendre sa sortie en poche pour le connaître ? Dire que je l’ai acheté complètement au hasard ! Rhalalalala ! Et à présent que me reviennent en écho les dernières impressions, ces dernières pages enfin tournées, je me dis : « Quel putain de bon roman ! ».
Ce roman si prenant raconte l’histoire du danseur Rudolf Noureïev. Plutôt que de produire une biographie de plus avec son lot de lacunes, interprétations, longueurs et polémiques, Colum McCann a plutôt décidé d’écrire un roman, et il a bien fait. Il a ainsi bâti sur la passion qu’il avait de ce danseur d’exception un livre qui n’est pas forcément une peinture exacte de la réalité mais un mélange de fiction et de faits avérés. Il a pu ainsi véritablement mettre en scène Rudolf Noureïev comme il l’entendait ou l’imaginait. Sa famille, son éducation, ses amis, ses conquêtes et ses folies passent ainsi par la plume de ce brillant auteur qui nous fait vivre avec fougue l’existence d’un être aussi passionné qu’il est possible d’être.
Et à la base, la biographie de ce danseur est une trame idéale de roman. Un jeune prodige russe aux origines modestes qui enflamme le Kirov, puis s’enfuit à l’ouest lors d’une tournée. Un danseur qui vit ensuite une existence de star et de diva des opéras du monde entier. Il fréquente Warhol, Jagger et la clique new-yorkaise underground dans les années 60. Il rencontre les chefs de gouvernements de tous les pays du monde, il fraye avec la jet-set de New York, Paris et Londres, il copine avec des acteurs et des artistes renommés. Il gagne surtout un pognon fou qu’il claque en appartements, fringues, œuvres d’art et autres extravagances. Il fait étalage de son caractère impossible, de ses caprices insupportables, de son obsession sexuelle et de son homosexualité en multipliant les amants, les virées en ba
ckrooms et les interdits de tout genre. Il meurt du sida dans les années 90, mais toujours aussi flamboyant et mythique.
Comme Colum McCann écrit un roman, il raconte ce qu’il veut, commence et finit comme il le désire, et cela donne un roman d’une force stupéfiante. En effet, on sait que la base est réelle et on est donc encore plus emporté par les éléments romanesques (véritables, inventés, fusionnés, altérés mais on s’en balance) qui viennent étayer les faits. Ainsi le roman débute par une description extraordinaire des conditions de vie des soldats russes pendant la Seconde guerre mondiale, et celle de son père qui est un de ses vétérans. Il ne se termine pas par la mort du danseur…
Ce commencement est terrible. On vit avec un réalisme troublant les sensations de ces soldats qui sont amenés à une déchéance sans nom. Il pose ainsi le décor de l’enfance de Rudik qui dansait à 6 ans dans les hôpitaux pour les soldats qui rentraient du front. Il passe alors de la danse folklorique à la danse classique en rencontrant une ancienne danseuse étoile et son mari qui le prennent alors sous son aile. Ils remarquent déjà le talent, la passion et aussi les travers de ce tout jeune homme (son caractère monstrueux et aussi ses tendances inverties). Ce jeune homme qui se fait frapper tous les jours par son père qui veut en faire un homme, et qui n’accepte pas la passion de son entêté de fils. Ainsi toute la vie du danseur est marquée par cette attitude double de ses proches. Ils l’admirent et le détestent en même temps.
Toute cette partie du roman, celle de l’initiation en quelque sorte, fait penser au film Billy Elliot. On y retrouve la même innocente passion du gamin, ses difficultés avec sa famille et cet orgueil du danseur étoile qu’on voit déjà poindre. Chaque réussite de Rudik, chaque étape de cette lente évolution et maturation de danseur donnent lieu à de superbes passages.
D’ailleurs ce qui ressort principalement de l’écriture du bouquin est la passion communicative avec laquelle l’auteur raconte son histoire. Le style et la violence des descriptions, la manière dont il virevolte avec ses phrases sont autant de facteurs qui contribuent à nous faire connaître mais aussi vivre et sentir les différents moments de la vie de Noureïev. Le tout avec une acuité que je ne soupçonnais même pas avant de l’expérimenter par moi-même.
L’auteur alterne pendant tout le roman entre une dizaine de narrateurs. Ils se succèdent sans repères précis (russe, français, américain…), parfois reviennent à plusieurs années d’écart, et ils sont simplement séparés d’un saut de ligne supplémentaire. Mais en quelques phrases et indications, on sait que c’est un autre protagoniste qui s’exprime. En effet, le style se modifie immédiatement et l’auteur instille subtilement les nouvelles relations entre les personnages, et nous fait comprendre qui est celui qui « parle ». Le procédé est terriblement efficace et, curieusement, je n’ai jamais perdu le fil.
J’ai adoré ce roman. Tout m’a plu. La vie de Noureïev que je ne connaissais que par bribes, et surtout racontée de cette manière m’a fasciné. Je me fous de savoir que tout n’est peut-être pas vrai, ce n’est vraiment pas très important. Et plus globalement, le talent de l’auteur m’a conquis, j’avais rarement lu un roman dont le style et la forme portaient et servaient autant le fond. Le roman est certes hagiographique, et je suppose qu’il a fallu que l’auteur ait une certaine passion pour Noureïev pour l’écrire, mais il n’est pas lèche-botte (ou encomiastique) ni complaisant. Il s’arrête exactement où il faut pour que la légende reste intacte, et que le danseur, même malade, en fin de course et blessé, s’arrête immortalisé dans un saut, au firmament.

Pour plus d'informations :
Publié chez Belfond (2003) puis aux éditions 10/18 (2004)

par Matoo publié dans : LIVRES : Les Pages Roses
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Dimanche 25 septembre 2005

L’auteur :
Edmund White est né à Cincinnati en 1940. Son œuvre compte des romans et des nouvelles, parmi lesquels
Oublier Elena, Nocturnes pour le roi de Naples, Écorché vif, L’Homme marié, une biographie de Jean Genet couronnée par le National Book Critics Circle Award et un recueil d’essais, La Bibliothèque qui brûle. Il enseigne actuellement à l’université de Princeton.

L'avis de Jean Yves :
Un Jeune américain est un titre trompeur. A boy's own story (L'histoire d'un garçon) dit mieux le propos du livre d'Edmund White. Histoire intime d'un enfant de sexe masculin, ce roman décrit une révélation authentique de l'homosexualité. L'adolescent fait l'apprentissage de la solitude et du silence. Ses expériences brutales ou sordides laissent vacant l'espoir plus vaste de l'amour.
« Il est clair pour moi aujourd'hui que ce que je voulais, c'était être aimé par des hommes et les aimer, et non pas devenir homosexuel. »
Cette phrase du narrateur exprime le sens véritable de ce récit. Histoire d'un jeune garçon avant qu'il ne s'admette homosexuel…
Le roman s'ouvre sur la rencontre du narrateur (15 ans) et de Kevin (12 ans). Ils font l'amour ensemble. Le plus jeune est l'initiateur. Il sodomise l'aîné, demande la réciproque, tout cela en évacuant tendresse et commentaires. Kevin se conduit en futur hétéro... et Edmund White marque bien la différence. Etre gay, ce n'est pas jouir avec un homme, c'est savoir définitivement que l'essentiel de la vie se construira autour d'une certitude au départ tragique : dans un monde hétérosexuel je ne peux concevoir le plaisir, la tendresse, la véritable intimité... qu'avec un homme.
« Je rêvais d'un amant qui serait plus âgé que moi, plus riche et plus puissant mais aussi plus fidèle, plus sociable. Il attacherait la plus grande importance à ma sexualité qui était à la fois mon essence et mon attribut que je connaissais mal ; elle était comme le vrai nom d'un orphelin ou l'identité magique que celui-ci ignore totalement jusqu'au moment où on la lui révèle. »
Plus importante que la famille, plus préoccupante que les études, la quête de son identité sexuelle devient, pour le jeune garçon, l'obsession majeure, le fil conducteur, développant un sens particulier qui lui fait rencontrer ceux qui l'aideront (par opposition, sympathie ou répulsion) à se retrouver seul devant l'évidence : je suis homosexuel et je dois découvrir mon équilibre dans cette réalité.
Pas de belle histoire d'amour dans ce roman. La seule qui puisse prétendre à l'exaltation, c'est la rencontre de Helen, la belle fille du campus, qu'il croit aimer, pour ressembler aux autres. Le désir va vers les hommes :
« Dans la journée, je passais mon temps à désirer secrètement les hommes. »
Ce désir est sans équivoque, net et dur comme les corps musclés qu'il convoite. À Eton où son père accepte qu'il soit interne, il ne se passe rien... Il rêve au corps du professeur de gymnastique comme plus jeune il avait rêvé de se blottir dans les bras du répétiteur d'allemand.
D'un côté les amis, Howard, Chu
ck et surtout Tommy avec qui il connaît toutes les nuances de la communication jusqu'au seuil de l'interdit.
De l'autre la sexualité brutale, sordide ou frustrante parce qu'elle supprime l'amour. C'est Ralph. l'obsédé sexuel qu'il sucera furtivement, c'est Kevin avec qui il baise mais qu'il ne faut pas embrasser, c'est aussi M. et Mme Scott, qui le mettront dans leur lit pour une partouze d'intellectuels... Les adultes se dérobent, trichent, répondent par la peur. Le père ne veut pas savoir, la mère, fantasque et fragile, n'est d'aucun secours. M. Scott, le professeur de lettres, semblera comprendre mais cèlera son propre secret : sa liaison avec le père Burke... révélations surprenantes, comme chez Proust arrachées aux événements, mais jamais surgies d'un miracle de l'écoute ou de l'amitié. Il est seul. Contre l'hypocrisie, pour faire exploser sa propre peur, il tend un piège à M. Beattie, jeune musicien drogué. Il le dénonce avant de s'enfermer avec lui pour quelques minutes de sexualité brutale :
« ...Ce déroulement était la formulation idéale de l'impossible désir d'aimer un homme sans être homosexuel. »
Edmund White raconte une enfance sans apitoiement et sans réalisme artificiel. L'enfant qui n'aimera que les hommes n'a pas de références. Assoupli aux exercices du jeu social hétéro, il vole, à l'ombre de ses fantasmes, les ersatz affectifs et sexuels qui l'aident à survivre jusqu'au jour de la déchirure, quand une autre vie commence...
Ce petit d'homme, qui cherche en vain l'amour d'un homme, lucide et courageux, se heurte au silence.

Pour plus d'informations :
Publié aux éditions 10/18 (2005)

par Jean Yves publié dans : LIVRES : Les Pages Roses
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Vendredi 23 septembre 2005


L’auteur :
David Leavitt est né en 1961 à Pittsburgh et a grandi à Palo Alto, en Californie. Après avoir suivi les cours de Composition Créative à l’Université de Yale, il publie à l’âge de vingt ans sa première nouvelle dans le New Yorker. Tout jeune encore, il publie également le recueil de nouvelles qui lui a valu sa célébrité : Quelques pas de danse en famille, devenu désormais un classique de la nouvelle littérature américaine. Les attentes créées par ses débuts n’ont pas été déçues par la suite : doté d’une écriture raffinée et précise dans la description de l’originalité et de la normalité, il est considéré comme l’un des représentants les plus importants du minimalisme des années 1980.
En 1987, il publie Le langage perdu des grues, son premier roman, suivi d’une dizaine d’autres livres. Ses premières oeuvres présentent déjà les thèmes que l’on retrouvera dans les livres suivants : la dissolution de la famille traditionnelle, le cancer comme métaphore d’un monde en déliquescence, l’homosexualité et l’univers gay des jeunes progressistes américains. En polémique avec le monde littéraire américain, que Leavitt accuse d’être superficiel et opportuniste, l’écrivain a décidé de quitter les États-Unis et a vécu pendant quelques années en Italie, dans un petit village des côtes toscanes.
Il vit actuellement à Gainesville et tient des cours de Littérature Créative à l’université de Floride.
L'avis de Matoo :
Quand j’ai reçu ce bouquin de David Leavitt, je savais bien que ça me rappelait quelque chose, et j’ai vite vérifié qu’en effet j’avais déjà lu avec beaucoup de plaisir : Quelques pas de danses en famille et L’art de la dissertation du même auteur.
Ce roman-ci est encore meilleur, car c’est un roman plus conséquent du fait même de sa forme (Quelques pas de danses en famille est un recueil de nouvelles), mais aussi de l’intrigue qui m’a particulièrement captivée. Et cet auteur est tellement agréable à lire, que c’était une délectation de plonger ainsi dans cet univers familial complexe, et avec des personnages auxquels on a le temps de s’identifier.
Le bouquin narre l’histoire d’un foyer new-yorkais bobo traditionnel, et d’une double implosion thermonucléaire familiale lorsque l’homosexualité du fils, puis du père est avouée et assumée. Le fils, Philip, est un homo tout ce qu’il y a de classique, un jeune mec qui bosse dans l’édition et tombe de Charybde en Scylla en terme de conquêtes amoureuses, sans même voir le petit mec qui l’attend sous son nez. Il rencontre un type dont il tombe éperdument amoureux, et même s’il se fait larguer, il décide d’arrêter l’hypocrisie et de révéler à ses parents son homosexualité. Cela colle un sérieux coup dans la tronche du père, qui vit ses fantasmes homos en douce depuis des années en traînant dans des cinés pornos glauques, et qui ignore son fils depuis belle lurette tant il a des problèmes avec lui-même. Rajoutez à cela une mère « femme forte » qui doit assumer la double culpabilité et alterne entre incompréhension et colère.
Il y a un côté Loin du paradis dans la manière dont on perçoit le couple de parents, et on comprend bien le mari qui a refoulé toute sa vie, a fini par épouser une femme et faire un enfant, et puis a peu à peu cédé à ses impulsions lors de ces « dimanche » où les deux partenaires vaquaient en solitaire. Le désespoir et la souffrance du père sont alors rendus avec beaucoup d’acuité, à la fois en tant que père qui n’a pas compris son fils, mais aussi en tant que mari envers sa femme, et simplement en tant qu’homme qui ne s’est jamais épanoui. Et puis, il y a aussi le fils qui doit gérer tout cela, entre sa mère qui le rejette dans le premier temps du coming-out, le père qui pète un boulon et se confie à son fils, sa vie privée qui fait les montagnes russes…
Bref, un excellent roman familial un peu grinçant et doux-amer sur les non-dits et les faux-semblants familiaux dont nous usons tous, et dont nous nous grimons tous les jours pour que le bateau tienne le cap. Mais lorsque la nature et la vérité reprennent le dessus, il faut alors assumer le bonheur d’être dans le vrai, l’honnête et le loyal, mais aussi les difficultés et avanies que cela engendre forcément.
Pour plus d'informations :
Publié aux éditions Denoël (2004)
par Matoo publié dans : LIVRES : Les Pages Roses
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Mercredi 21 septembre 2005


L’auteur :
François Reynaert est né en 1960 à Dunkerque. Il est chroniqueur au Nouvel Observateur, à Campus (France 2) et sur France Inter. Il a déjà publié : Pour en finir avec les années 80 (Calmann-Lévy, 1988) ; Sur la terre comme au ciel (Calmann-Lévy, 1990), une histoire des relations entre l’Église et l’État ; Une fin de siècle (Calmann-Lévy, 1994) ; L’air du temps m’enrhume (Calmann-Lévy, 1997), recueil des chroniques du Nouvel Observateur et Nos Années vaches folles (NiL éditions, 1999).
L'avis de Matoo :
J’ai vraiment lu avec avidité ce bouquin de François Reynaert pour son titre qui m’avait tellement aiguillonné (ainsi que la plupart de mes co-voyageurs du RER, métro et Tram). Mais évidemment, un titre et une couverture bien choisis ne suffisent pas à pondre un bouquin passionnant. Dans ce cas, j’en viens à me demander à quel point il n’a pas eu l’idée du titre en parallèle à son récit, car je trouve la relation entre les deux bien mince.
On comprend bien qu’en racontant une histoire centré sur un personnage homo, avec une palanquée de personnages hétéros qui gravitent et surtout dérivent, l’auteur distillent avec ironie les problèmes que les hétéros, nos amis, peuvent aussi expérimenter. Mais à part ça, je suis vraiment resté sur ma faim.
Le bouquin est divisé en trois parties qui sont en fait trois sortes d’aventures du héros, Basile (journaliste). Ce dernier rencontre un mec, fait son coming-out, dépatouille l’embrouillamini des relations de son meilleur pote hétéro Guillaume et se débat dans ses turpitudes internes face à sa propre relation amoureuse balbutiante avec Victor.
Le tout est fort bien écrit, avec des jeux de mots croustillants et bien sentis, une jolie écriture avec du relief et de la vigueur. Et puis on ne s’ennuie pas dans ces saynètes emboîtées les unes dans les autres, et sujettes à tous les délires. On sent la plume bien aiguisée, à la fois fine et ironique, de François Reynaert qui fait preuve d’un humour queer qui fait mouche, tandis qu’il éborgne sans vergogne ses bêtes noires (les pédés de droite notamment).
Si c’est bien écrit, je regrette par contre d’avoir gardé l’impression, pendant tout le livre, de ne lire que des chroniques de magazine mises bout à bout. Je trouve que ce bouquin manque d’unité, de fluidité et d’un véritable fil qui en ferait un roman homogène. Quand on sait que l’auteur est journaliste au Nouvel Obs, et un fabuleux chroniqueur, du coup cela n’étonne plus guère. Néanmoins, cette manière d’écrire correspond beaucoup mieux à un genre de billet d’humeur plutôt qu’à un récit littéraire. En effet, parfois dans le bouquin, on sent que le « bon mot » est à tout prix amené, mais ne sert pas toujours l’intrigue. Autrement dit, le bouquin manque pour moi d’un véritable esprit « roman ». L’auteur reste un bon journaliste, mais c’est tout (et ce n’est déjà pas mal, on est d’accord). Au bout d’un moment, on arrive à se désintéresser de l’histoire, puisque c’est plus la forme qui accroche.
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Disponible chez Nil éditions et en poche chez Pocket.
Forum avec l’auteur
par Matoo publié dans : LIVRES : Les Pages Roses
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Vendredi 16 septembre 2005

L’auteur :
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L'avis de Matoo :
Je viens de finir ce Premier essai de Guillaume Dustan. Je n’avais pas suivi ses derniers romans, car à en lire quelques pages, j’avais plutôt été rebuté. D’ailleurs, je ne crois pas qu’ils aient bien fonctionné. Mais là, je me suis dit que ce serait peut-être un peu différent, voire intéressant. Au final, il s’agit là d’un bouquin très inégal pour moi, quelques qualités, mais dissimulées dans un texte perclus de défauts.
J’avais découvert l’auteur en 1996 (Dans ma chambre) et 1997 (Je sors ce soir) alors que je débarquais tout juste dans le milieu en tant que jeune pédé de vingt balais. Cette littérature était un sacré renouveau dans les écrits gays et a marqué, en son temps, les années 90. Le fond n’a pas grand intérêt sinon de décrire les errements sexuels d’un mec paumé, mais la forme, elle, m’avait bien accroché, et j’avais trouvé un vrai truc à ce nouveau genre de « l’autofiction ». En outre, j’avais été sensible aux propos des anti-Dustan, même si je n’y souscrivais pas complètement. En effet, à lire ses livres, j’avais envie de tout sauf d’imiter ce qui y était décrit. Ces récits m’effrayaient plus qu’ils ne me fascinaient. Et surtout, je trouvais important que le thème du relapse et du bareba
cking soit évoqué, même si Dustan devait être combattu sur bien des sujets.
Je n'ai vraiment aimé qu'un seul bouquin de lui, un bouquin qui sortait de l’ordinaire et dont le style m’avait vraiment conquis : Nicolas Pages. Et dans ce bouquin, Dustan est souvent détestable et hautain, mais parfois aussi touchant lorsqu’il est blessé ou lorsqu’il livre quelques réflexions bien aiguisées.
Dans l’ensemble, Premier essai est du foutage de gueule, un peu comme on pouvait déjà en trouver dans Nicolas Pages à certains moments. C’est à dire que le type griffonne trois réflexions sur un bout de page, deux-trois idées brouillonnes et vaguement « anti » ou vitriolées et nous les assène quasiment dans une liste à bullets made in Word. Il a rassemblé des opinions diverses sur la société, la politique, les mœurs, les arts et bien d’autres thèmes, et les a organisé par ordre alphabétique sous forme de petits chapitres. On a donc l’impression de se faire un peu avoir en lisant un bouquin qui n’est parfois qu’un brouillon sans queue ni tête. Et puis cette manière si franchouillarde de critiquer à tout va, d’aboyer comme un sale roquet, ça finit par être d’un fatigant, et surtout cela retire énormément de force aux argumentations qui se suivent et se ressemblent (ah ça, on peut dire qu’il fait des fixations sur certains sujets). Ajoutons à cela le destin contrarié d’un homme extrêmement orgueilleux et dont la carrière littéraire ne correspond certainement pas à l’idée qu’il se fait de son karma. Donc le mec est figé sur les années 80 et 90, et a fait sienne la fameuse maxime de Francis Cabrel des Guignols : « C’était mieux avant ! ».
Mais Guillaume Dustan n’est pas con, je le crois même d’une redoutable intelligence et d’érudition (après tout, c’est un énarque) et cela se voit. Aussi, on trouve cachées dans ce bouquin quelques réflexions vraiment intéressantes et des points de vue qui m’interpellent. Parfois, pendant tout un chapitre, je cherche avec délectation le bon mot bien placé, l’idée qui fuse et le verbe qui frétille pour livrer une vision originale d’un fait de société. Malheureusement, c’est bien trop rare parce qu’on retombe indéniablement quelques lignes après dans la diatribe gratuite ou dans le geignement intello.
A noter ces deux chapitres à la lettre P et qui valent le coup : « Pédalerie » et « Pour mémoire ». Le premier m’intéresse à l’évidence parce que je connais un peu le sujet, et puis parce que je suis assez vieux pour avoir suivi de relativement près son histoire dans les années 90. Il y critique le milieu pédé et se défend encore une fois du complot mené contre lui (et gagné) par Lestrade. Mais il explique aussi sa vision du milieu associatif et de la communauté gay avec pas mal de jugeote et quelques remarques judicieuses, même si toujours aussi acrimonieuses. Dans « Pour mémoire », on retrouve pendant quelques pages ce que l’écrivain fait de mieux : parler de lui. Il narre brièvement ses années 80 et 90, son ascension médiatique et littéraire, ses divers déboires avec ses bouquins, et à travers quelques références culturelles et des souvenirs, il brosse un autoportrait assez saisissant.

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