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Vendredi 12 janvier 2007

par Stéphane RIETHAUSER

1. La Révolution française abolit les sanctions pénales

En France, suite à la Révolution de 1789, l'Assemblée Constituante adopte en 1791 le nouveau code pénal et supprime les relations entre personnes de même sexe de la liste des délits, tout comme le blasphème, la magie ou le sacrilège. Une tendance confirmée par la promulgation du Code Napoléon en 1810. C'est le Duc de Cambacérès (1753-1824), un amateur de garçons plutôt flamboyant proclamé deuxième Consul par Napoléon, qui rédige les nouveaux codes civil et pénal. Napoléon est pleinement conscient de l'orientation affective de son second. Bien que son complice et protecteur, Napoléon lui conseillera tout de même de s'afficher avec une femme pour faire cesser les railleries à son sujet. Mais en France, l'absence de poursuites au niveau légal n'implique pas pour autant une plus grande acceptation morale des relations entre hommes, qui restent extrêmement mal jugées par la bourgeoisie, les autorités religieuses et par la population, qui a déjà derrière elle plusieurs siècles de conditionnement homophobe.

Cambacérès
(1753-1824)
Si l'Autriche de l'Empereur Joseph II a aboli la peine de mort pour sodomie en 1787, une loi héritée du Saint-Empire Germanique, la peine reste la prison à vie avec travaux forcés jusqu'en 1852. En 1813, la Bavière suit l'influence du Code Napoléon, et sur les recommandations du juriste Anselm von Feuerbach, (à ne pas confondre avec son homonyme le peintre (1829-1880)) dépénalise les relations entre personnes de même sexe. L'état de Hanovre l'imite en 1840. Mais en 1851, la Prusse, le plus puissant Etat d'Allemagne, introduit le §143 du code pénal qui punit de prison "la débauche contre nature", à savoir la sodomie. Une année plus tard, l'Autriche criminalise les relations sexuelles entre femmes, mais réduit par la même occasion les peines frappant les relations entre hommes. En Angleterre, sous le règne de la Reine Victoria, la peine de mort est abolie en 1861 et transformée en prison à vie, jusqu'au "Labouchère Amendment" de 1885 qui punit la "gross indecency" (grossière indécence) de 2 ans de travaux forcés.
Avec l'essor de la Révolution industrielle et la migration croissante de la population vers les villes, des changements interviennent dans les structures sociales. Libérés des contraintes familiales de la vie de rurale, de plus de plus d'hommes profitent l'anonymat des cités pour jouir de leurs pulsions homosexuelles, même si celles-ci doivent se vivre dans la clandestinité. Car la loi sanctionne durement les "écarts" et le monde bourgeois impose une morale stricte, basée sur la famille et une séparation nette des rôles masculins et féminins. L'économie et l'éthique bourgeoise n'ont qu'un mot d'ordre : produire et reproduire.

2. Suisse : Heinrich Hössli, pionnier du mouvement de libération homophile
Dans la Suisse du XIXe siècle, la plupart des cantons alémaniques punissent les relations entre personnes de même sexe de peines allant de un à quatre ans de prison. Toutefois, grâce à l'influence du Code Napoléon, elles ne sont pas poursuivies pénalement dans les cantons de Genève, Vaud, et Valais, ainsi qu'au Tessin. L'avènement de la Suisse moderne et la Constitution de 1848 ne changent pas la donne et laissent les cantons libres de légiférer en matière de droit pénal. Il faudra attendre le Code Pénal fédéral de 1942 pour que les relations entre personnes de même sexe ne soient plus punissables de prison à l'échelon national.
Heinrich Hössli
C'est le Glaronnais Heinrich Hössli (1784-1864) qui peut être considéré comme étant à l'origine du mouvement de libération de l'amour entre hommes en Suisse et en Allemagne. Décorateur d'intérieur, chapelier et grand couturier respecté dans le monde de la mode féminine en Suisse, homme d'affaires à succès, marié et père de deux enfants, Hössli publie en 1836 à Glaris le premier volume d'Eros, die Männerliebe der Griechen (L'amour entre hommes chez les Grecs), un ouvrage qui retrace l'Histoire de l'amour entre hommes dans les domaines de l'éducation, la littérature et la législation, de la Grèce antique au début du XIXe siècle, en passant par les pays islamiques. On y trouve aussi une liste d'hommes célèbres aimant les hommes. Dans la préface, Hössli écrit : "Ton silence ou ta parole décidera à présent de ta propre destinée d'homme et, punition ou bénédiction, te guidera jusqu'au delà de la vie. Ecris, bon Dieu ! Ou sois jugé, et accablé de remords pour l'éternité." Les mots de Hössli sont le reflet de l'opprobre social et juridique qui recouvre les relations entre personnes de même sexe en Suisse centrale à cette époque, et témoignent du courage qu'il fallait pour oser se pencher sur ce thème. Hössli publiera le second tome de son livre à Saint-Gall deux ans plus tard, les autorités de Glaris lui déniant le droit de le publier sur leur sol. Il mourra avant de pouvoir achever le troisième volume de son oeuvre. L'ouvrage de Hössli est révolutionnaire dans la mesure où il est le premier livre de l'époque moderne à défendre sans détour l'amour entre hommes et à retracer quelques aspects de l'histoire sciemment oubliés ou falsifiés par d'autres. Et également parce qu'il va avoir un impact considérable sur l'autre grand précurseur du mouvement de libération homophile, l'allemand Karl Heinrich Ulrichs.

3. Karl Heinrich Ulrichs : le premier coming-out de l'époque moderne

Influencé par l'ouvrage de Hössli, Karl Heinrich Ulrichs (1825-1895), juriste et assesseur au tribunal du royaume de Hanovre, publie en 1864 sous le pseudonyme de Numa Numantius Recherches sur l'énigme de l'amour entre hommes. Dans son ouvrage, il invente le terme d'"uranisme" (qui tire sa racine de "Ourania", l'autre nom de la déesse Aphrodite, mentionné dans le discours de Pansanias dans le Banquet de Platon) Ulrichs nomme "Urninge" ("uraniens" ou "uranistes" en français) les hommes qui aiment les hommes, "Dioninge" les personnes qui aiment le sexe opposé, et "Urninden" les femmes qui aiment les femmes. Il considère ces personnes comme faisant partie d'un "troisième sexe", et avance la théorie de l'âme féminine dans un corps masculin, et réciproquement.



Karl Heinrich Ulrichs
En 1866, la Prusse de Bismarck (1815-1898) et de Guillaume Ier envahit et annexe le royaume de Hanovre. Au service du royaume, Ulrichs est accusé d'activités subversives et emprisonné. Ses écrits sont saisis. Bismarck avait des vues bien précises sur les relations entre hommes : si l'on acceptait la sexualité entre mâles, des problèmes d'autorité et de hiérarchie pouvaient surgir, mettant en péril l'armée, l'administration, la justice et la police.
Le 29 août 1867, un mois après sa sortie de prison, Ulrichs récolte un peu d'argent auprès de certains de ses amis uraniens pour entreprendre le voyage à Munich, où se déroule alors la conférence annuelle des juristes allemands. Durant son discours, il est raillé lorsqu'il affirme que l'uranisme devrait être toléré socialement plutôt que condamné. C'est le premier "coming-out" en tant qu'acte politique, la première fois dans le monde moderne où un homosexuel s'affirmant comme tel prend la parole en public afin de réclamer la liberté sexuelle et amoureuse. Ses collègues le conspuent et l'empêchent de finir son discours. C'est le scandale : Ulrichs est forcé de se retirer. Pour ne pas perdre son honneur, il participe tout de même à la réception qui clôt la conférence, même si la plupart de ses collègues l'évitent et ne lui adressent pas la parole. Ulrichs est forcé de quitter Munich et se réfugie à Würzburg, où il continue de publier, sous son vrai nom cette fois, la suite de ses Recherches. En 1868, dans Gladius Furens, il relate l'incident de Munich et publie la totalité de son discours. Quelques années plus tard, autour de 1870, il tente de fonder une revue uranienne du nom de Prométhée, mais il échoue par manque de soutien. Il quitte l'Allemagne en 1880 pour l'Italie où il finira ses jours.
Deux ans après le scandale de Ulrichs à Munich, Karl Marx envoie à Engels le livre de Ulrichs. Engels lui répond dans une lettre du 22 juin 1869 : "Les pédérastes commencent à découvrir qu'ils sont un groupe puissant dans notre Etat. Ce qui leur manque est une organisation, mais elle a l'air d'exister déjà, bien qu'elle soit cachée. Et puisqu'ils peuvent compter sur l'appui de nombreuses personnalités, dans les anciens comme dans les nouveaux partis, leur victoire semble assurée. 'Guerre aux cons, paix aux trous-du-cul' dira-t-on dorénavant. C'est encore une chance que nous soyons personnellement trop vieux pour avoir à craindre de payer un tribut de notre corps à la victoire de ce parti. Mais la jeune génération ! Soit dit en passant, il n'y qu'en Allemagne qu'un type pareil (Ulrichs) peut se manifester, transformer la cochonnerie en théorie", écrit-il, avant de conclure en affirmant que "nous autres, pauvres amateurs de femmes, nous aurons à passer un mauvais moment."
Friedrich Engels
Dans l'un de ses derniers livres, De l'origine de la famille, de la propriété privée et de l'Etat (1884), Engels se prononce sur l'homosexualité des Grecs : "Ils s'enfoncèrent dans la répugnante pédérastie et avilirent leurs dieux non moins qu'eux-mêmes avec le mythe de Ganymède."


4. L'assassinat psychiatrique de Louis II de Bavière

En 1864, le roi Louis II de Bavière (1845-1886) monte sur le trône à l'âge de 19 ans. Dès l'adolescence, il découvre son attirance pour les hommes et en est traumatisé. Ses Carnets secrets n'ont été publiés qu'en 1986, cent ans après sa mort. Fiancé à Sophie d'Autriche, la soeur de l'Impératrice Sissi, il ne supporte pas l'idée du mariage et demande aux médecins un certificat d'inaptitude. Toute sa vie, pris d'épouvantables remords, il lutte contre la masturbation et ses penchants affectifs.

Louis II de Bavière
Il quitte Sophie d'Autriche après s'être épris de son bel écuyer Richard Horning - une rencontre majeure dans sa vie - qu'il nommera son secrétaire particulier et emmènera partout avec lui en voyage. L'idylle durera 16 ans, avant que Horning se marie et se voie chassé. Louis II s'éprend alors d'un jeune officier, le baron de Varicourt, puis d'un acteur. Il a des relations régulières avec ses valets, qu'il fait parfois battre lorsqu'ils le délaissent. Louis II n'aime ni la chasse, ni la politique ni la guerre. Il évite ses conseillers, préférant la compagnie de ses domestiques aux affaires du royaume. Personnalité tourmentée, constamment en état de dépression, il invite des hôtes imaginaires à sa table : Louis XIV, Louis XV ou Marie-Antoinette. Angoissé, il boit souvent du champagne toute la nuit, il organise des séjours dans son chalet de montagne avec de jeunes paysans, ou se fait donner des représentations de théâtre dans une salle vide. Il fait construire ses fabuleux palais de Neuschwanstein et Linderhof (qui inspireront notamment Walt Disney), et de Herrenschiemsee, pastiche de Versailles. Il raffole de décoration intérieure et des arts. Sa passion pour la musique est développée. Il apprécie tout particulièrement Wagner, à qui il écrit des lettres passionnées (on recense plus de 600 lettres entre les deux hommes).
Impuissant, Louis II assiste à l'ascension de la Prusse de Bismarck et à l'annexion du royaume de Bavière dans le nouveau Reich allemand. En 1869, ce qui est à présent la Confédération d'Allemagne du Nord adopte le §152, qui reprend le texte du §143 du code prussien. Louis II a des raisons d'être dépité: en sus d'être classées "déviantes" par l'ordre moral, ses pratiques sont à présent illégales et punissables de prison. En 1871, au terme de la Guerre Franco-Allemande, l'Empire Allemand est proclamé à Versailles. Le §152 du code pénal allemand est remplacé par le §175 du code du nouveau Reich.
Au mois de juin de 1886, une conspiration établit un rapport médical sur l'état mental de sa Majesté le Roi Louis II de Bavière afin de pouvoir l'interner. Le rapport ne fait aucune allusion à son homosexualité, même si son faible pour les hommes est connu dans tout le royaume. Quatre jours après la rédaction du rapport, le gouvernement bavarois le dépose en invoquant sa folie. Louis II est interné, et l'on appointe le régent, son oncle, alors que Othon Ier, le frère cadet de Louis II, est officiellement Roi de Bavière. Othon était déjà enfermé pour folie et homosexualité - on lui connaît des agressions à l'encontre de ses serviteurs, comme son frère, et des déclarations pornographiques. Le lendemain de son internement, Louis II se suicide par noyade. Selon Thomas Szasz, l'apôtre de l'anti-psychiatrie, l'internement de Louis II a été "le premier assassinat psychiatrique commis avec succès et au grand jour sur un personnage important."


*****

NOTA BENE: les ouvrages utilisés pour ce travail sont répertoriés dans la bibliographie 

Ce travail est l'oeuvre de Stéphane Riethauser. Il sera publié en 10 parties sur le blog Les Toiles Roses avec son autorisation. Qu'il en soit chaleureusement remercié. Stéphane est joignable sur le site de lambda éducation.



Lire le précédent billet : cliquez ici.
par Stéphane Riethauser publié dans : HISTOIRE DE L'HOMOSEXUALITÉ
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Vendredi 12 janvier 2007

Fiche technique :
Avec Yasmine Belmadi, Bernard Verley, Sébastien Charles, Valérie Donzelli, Florence Giorgetti et Sébastien Lifshitz. Réalisation : Sébastien Lifshitz. Scénario : Sébastien Lifshitz et Stéphane Bouquet. Image : Pascal Poucet. Montage : Yann Dedet. Son : Yolande Decarsin.
Durée : 62 mn. Disponible en VF.

Résumé :
Parce qu’il vient d’être renvoyé de son travail, Djamel, à peine 20 ans (Yasmine Belmadi, qui interprétait déjà le rôle principal dans Les Corps ouverts et que l’on retrouvera dans Wild side), s’engueule violemment avec sa grand-mère chez laquelle il vit (deux scènes hors champ). Il décide de quitter Paris, sans toutefois oublier, en guise d’au revoir, de se faire tailler une pipe par sa petite amie.
Il débarque à Grenoble (pourquoi Grenoble ?) où il trouve, étrangement, facilement du travail comme manœuvre dans une usine. Dans cette entreprise, il drague sans attendre une secrétaire qui lui fait rapidement une place dans son lit. Dans le même temps, il éprouve une curieuse attirance pour son patron (Bernard Verley), qu’il va jusqu’à espionner à son domicile... Je vous en dis un peu plus ci-dessous, mais pas tout, car ce film, qui joue constamment sur le frottement entre l’identité sexuelle et l’identité sociale, fusionne ce qui est d’ordre sexuel et ce qui relève du refoulé politique de la France, ce film disais-je est aussi un film à suspense

L’avis de Bernard Alapetite (Eklipse) :
Pendant toute la première moitié du film, on s’ennuie un peu et on peut être légèrement déçu. Certes Lifshitz filme parfaitement mais on a le sentiment qu’il refait Les Corps ouverts, à la fois en mieux mais aussi en moins excitant. Il est bien difficile de s’intéresser aux deux protagonistes principaux. Ils nous apparaissent comme deux médiocres salauds. Djamel semble être un beur dépeint à la Le Pen et le patron parait sorti d’un discours de Laguiller ! C’est à ce moment que Lifshitz, en une scène extravagante, dynamise le film et le dynamite, l’élève au dessus du naturalisme, qui jusqu’alors le plombait. Djamel entre dans le bureau du patron (incarné remarquablement par Bernard Verley, qui était déjà parfait dans un autre rôle de père dans Nord de Xavier Beauvois, à la lourde silhouette, la face bouffie et ravagée) pour le mettre en garde contre ses employés qui fomentent une grève. Première surprise devant cette attitude, le petit beur macho se mute devant nous en balance, en traître à sa classe comme on le disait naguère. Le spectateur, à peine remis de sa surprise, va être stupéfait par le coup de théâtre suivant, quand le garçon annonce à l’homme qu’il vient de flatter qu’il est son fils ! Pendant un très court instant, on pense que notre beur est tout à fait givré. Nous sommes aidés en cela par sa curieuse attitude jusqu’alors vis-à-vis de chacun. Mais le cinéaste ne nous laisse pas reprendre notre souffle. Le garçon sort de sa poche une photo de sa mère et la montre au patron médusé en disant que cela l’aiderait à se rafraîchir la mémoire. Et contrairement à ce que l’on pouvait attendre, le patron patelin dit qu’en effet il a bien connu sa mère, une putain qu’il a fréquenté plusieurs semaines, mais qu’il n’est rien pour lui et que vingt autres peuvent être son père !
Le film, jusqu’à son terme, vivra sur la lancée formidable qu’a impulsé cette scène qui ne doit pas durer plus de quatre minutes. On est passé du naturalisme XXe siècle au mélo échevelé dans la grande tradition du XIXe, avec fils caché, père indigne, mère putain et morte jeune, bien sûr, phtisique ou syphilitique sans doute. Le scénario que cosigne, tout comme pour Les Corps ouverts, Stéphane Bouquet ne mollit pas ; il nous assène le coup de grâce en nous révélant en une image que le fils du patron est pédé ! C’est le réalisateur (Lifshitz) lui-même qui embrasse à pleine bouche le fils à papa, en l’occurrence plus un fils à maman, qui elle est snob et superficielle, pour nous faire bien comprendre la chose. Hitchcock se réservait de moins agréables silhouettes dans ses opus. Lifshitz est un récidiviste, il s’était « dévoué » de pareille façon dans son film précédent. L’effet de surprise n’est qu’à moitié réussi, car l’on avait fait qu’apercevoir le fiston et bien des spectateurs ne l’identifieront pas immédiatement. C’est une des rares faiblesses du film, avec celle d’un montage parfois inutilement compliqué ; il y a aussi quelques scènes inutiles, comme celle du voyage qui rompt l’unité de lieu de la ville de Grenoble, cernée par les montagnes, une ville d’où il semble que l’on ne puisse pas s’échapper.
Djamel drague… en digne fils indigne ! Sébastien Charles est très juste dans le rôle ingrat de la victime sacrificielle, le seul personnage un peu sympathique de cette histoire. On peut voir cet habitué de l’œuvre d’Ozon dans Sitcom, Une Robe d’été et Scènes de lit, ainsi que dans Les Passagers de Guiguet... On comprend vite que ce n’est pas le désir sexuel qui anime Djamel mais la volonté de vengeance : enculer son demi-frère pour, dans sa petite tête de macho, le souiller. Et pourtant… le doute subsiste lors de la belle scène du rendez-vous dans la forêt entre les deux garçons qui ont le même âge. Le cinéaste se moque de lui-même lorsqu’il prête au personnage joué par Sébastien Charles ses propres fantasmes sur les beurs : la beauté de leurs mouvements, la fermeté de leurs corps... fantasmes auxquels Djamel répond : « Si tu voyais mon oncle c’est un véritable poivrot », le garçon répond : « Cela ne peut pas être pire que mon père... » Un dialogue qui illustre bien le regard que porte le réalisateur sur l’humanité, un regard que l’on peut qualifier de célinien, même mélange de dégoût, de colère mais aussi de tendresse. Il y a aussi du Chabrol dans cette bourgeoisie provinciale macérant dans son jus, qui ne songe qu’au paraître.
Après avoir batifolé dans les sous-bois enneigés, arrive la grande question, qui devrait déclencher bien des souvenirs chez beaucoup de spectateurs : où aller pour une suite plus sérieuse, résumée par une formule lapidaire de Djamel : « J’ai envie de te la mettre. » Le fils à maman répond le classique : « Il y a mes parents chez moi », auquel Djamel répond le non moins convenu : « On ne fera pas de bruit. » Et les voilà partis dans l’antre bourgeoise de l’ogre. Nouvelle et dernière accélération du scénario avec l’intrusion d’un suspense : Djamel mettra-t-il à exécution son plan diabolique : baiser le fils de son père supposé (rêvé, désiré ?) et le faire savoir à ce dernier ? Vous aurez la réponse pour la deuxième interrogation en voyant ce film âpre et fort. Pour la première, c’est oui, ce qui nous offre un beau plan de baise vu du plafonnier d’où l’on peut admirer les fesses et le coup de reins de Djamel (Lifshitz reprendra le même plan pour la scène de sexe dans les dunes dans Presque rien).
Comme tout cinéaste français qui se respecte, Lifshitz ne fait – bien entendu ! – pas de films gays, voici sa version de cette évidence : « Les Terres froides ne sont pas un film sur l’homosexualité. Je déteste les films qui sont ”sur”, je préfère ceux qui font ”avec”. Les films à thèse destinés à un public précis m’insupportent. Ici, l’homosexualité arrive presque comme une incidence dans le récit... Chez beaucoup d’homos, il y a un fantasme des beurs et des blacks. On les voit comme le symbole de la masculinité ou d’une certaine virilité. Ils sont assez obsédés par la puissance et cultivent sans cesse leur corps. Même désœuvrée, la jeunesse immigrée est magnifique, leur corps c’est leur dernière fierté, même s’ils ont souvent le sentiment de n’être rien dans la société. Les gays, eux, reconnaissent ça chez les blacks et les beurs. Et puis, il y a aussi probablement, chez les gays, le fantasme du voyou, c’est toute la mythologie de Genet qui ressort. » Si je suis plus que dubitatif sur la première partie de sa déclaration, la fin me semble une évidence.

Les Terres froides fait partie de la série Gauche/Droite, collection commanditée par Pierre Chevalier pour Arte, dans laquelle on trouve également le remarquable Petit voleur.
L’image inquiète ; elle intrigue, toujours inventive ; elle distille une perpétuelle sensation de danger. Dans une lumière qui claque comme un temps froid et sec, les personnages évoluent avec rectitude dans le champ de la caméra. Elle est beaucoup plus parlante que les dialogues : ce sont les yeux, les attitudes, les ambiances qui sont bavards, pas les dialogues. Une grande maîtrise de l’ellipse scénaristique fait que de nombreuses zones d’ombres de ce film sont laissées à l’interprétation du spectateur, ce qui lui procurera un plaisir rare, bien au delà de l’heure de visionnage. La bande-son privilégie toujours les « bruits » par rapport aux dialogues. Elle se place dans la droite ligne de celles de Godard. On peut aussi penser à Godard, le Godard post-soixante-huitard, pour ce télescopage entre marxisme et psychanalyse, œdipe et lutte des classes. Lifshitz parvient à insuffler à son discours contestataire une vraie puissance romanesque. Du coup, l’impact du film s’en trouve décuplé, porté il est vrai par une majesté visuelle dont peu de cinéastes peuvent se targuer.
Dans une interview, Lifshitz définissait son film par une réplique réjouissante extraite de Masculin-Féminin de Jean-Luc Godard : « Nous vivons sur la terre, la plus atroce des planètes, parmi les hommes qui sont plus cruels que les pierres. »

Pour plus d’informations :

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par Bernard Alapetite publié dans : FILMS : Les Toiles Roses
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Vendredi 12 janvier 2007
par Daniel C. Hall publié dans : VIDEOS : Les Pubs Roses
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