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(Dernière mise à jour des index des films critiqués :
19/03/08)
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[Avertissement de Daniel C. Hall : ce n’est pas sans émotion que je vous livre la dernière contribution que m’a fait parvenir Zanzi avant de disparaître au large de Terre-Neuve. Toute l’équipe du blog Les Toiles Roses est encore sous le choc.]
Mes lectrices et mes lecteurs savent à quel point le 14 février peut me perturber. La plupart des journaux quotidiens qui paraissent ce jour-là cèdent, depuis des années, à la manie de publier des messages d’amour de leur lectorat. C’est niaiseux, drôle ou sirupeux, mal écrit ou bien tourné, mais ça dégouline de bons sentiments écœurants. Bien évidemment, personne n’a jamais envoyé à La Voix du Nord ou à Libération ou à Jeune & Jolie un message d’amour à mon attention. Eh bien, allez tous vous faire foutre avec ce bordel de merde de fête commerciale à la con ! Ayez au moins la décence de respecter ceux qui souffrent de n’être pas aimés, arrêtez de vous bécoter sur les bancs publics, dans le métro, sur le trottoir, bref partout !Beurk, vous me faites gerber avec vos démonstrations d’affection.
Je me calme…
Je me demandais sous quel angle j’allais bien pouvoir traiter un sujet aussi chiant que la Saint-Valentin. Alors, en hommage à Fabien (Oscar de la rupture crasse et salope et lâche de veille de Saint-Valentin 2005) et à Laurent (Oscar 2006) et à tous les autres nominés, voici comment je conçois une Saint-Valentin réussie :
Historiquement, il y a bel et bien eu un « massacre de la Saint-Valentin », à Chicago, le 14 février 1929. Al Capone avait commandité l’élimination de la bande des North Siders, des malfrats irlandais avec lesquels il était en rivalité. Jack McGurn, dit « La Sulfateuse », est chargé de réunir des tueurs pour anéantir la bande des North Siders et en particulier son chef, George Bugs Moran, dit « Moran le Branque ». Cet épisode constitua l’apothéose de la guerre des gangs dans le Chicago de la prohibition. Son retentissement inspira d’ailleurs l’intrigue de départ du film Certains l’aiment chaud (1959) de Billy Wilder, dans lequel Tony Curtis et Jack Lemmon sont témoins du massacre de la Saint-Valentin où les personnages historiques de « La Sulfateuse » et de « Moran le Branque » deviennent Spats Colombo ou « Colombo les Guêtres » (excellent George Raft) et « Johnny cure-dents ».
À défaut de pouvoir vous présenter la scène du massacre, j’ai réussi à dégoter le duo Curtis-Lemmon en travestis (dans leurs rôle de Joséphine et Daphné).
Dépêchez-vous messieurs-dames, vous allez manquer le train ! Tout comme moi, il y a longtemps, j’ai manqué le train de l’amour…
[Note finale de DCH : C'est beau, non ? C'est-y pas émouvant ? Moi j'ai la larme fatale... Et je me dis que tout est écrit, que nous sommes prédestinés... La preuve ? Zanzi a peut-être manqué le train, mais pas l’avion… hélas ! Belle épitaphe ? Mééé dites-moi pas que c’est pas vrééé…]
Pour lire le précédent épisode de Zanzi and the City,cliquez ici.
Fiche technique : Avec Derek Magyar, Darryl Stephens, Jonathon Trent, Patrick Bauchau, Emily Brooke Hands, Molly Manago, Matt Riedy, Joël René, Jesse Archer et Chris Bethards. Réalisation : Quenton Allan Brocka. Scénario : Q. Allan Brocka & Philip Pierce, d’après le livre de Mathieu Rettenmund. Directeur de la photographie : Joshua Hess. Musique originale : Ryan Beveridge. Montage : Philip J. Bartell. Durée : 91 mn. Disponible en VO et VOST. Actuellement à l'affiche en salle.
Résumé : Dans une colocation, située à Seattle, habite un trio hétéroclite mais homo. Il y a Andrew (Darryl Stephens), black et romantique qui découvre le milieu gay ; Joey (Jonathon Trent), une sympathique salope à peine sortie de l’adolescence, à la recherche d’amour et de sexe, et surtout X (Derek Magyar), un prostitué de luxe, vivant grassement de ses passes. Il assume pleinement son activité mais n’a aucune relation sexuelle en dehors de son travail. C’est à travers son regard que l’on aborde cette tranche de vie gay. Il est troublé, après plusieurs années de carrière, par un de ses clients, Gregory (Patrick Bauchau), un septuagénaire énigmatique qui vit comme un ermite. Le vieil homme refuse de coucher avec X, tant que celui-ci ne le désirera pas. Cependant, il le paye pour écouter l'histoire de sa vie en attendant que monte le désir. Se raconter n'est pas vraiment l’activité préférée de X. Il est doté d’un caractère plutôt introverti où perce le cynisme, la froideur et le désenchantement mais, paradoxalement, il espère toujours trouver le grand amour ! Très vite, X a l’impression que ses entretiens avec Gregory l’aident à redécouvrir différents aspects de lui-même qu’il avait enfoui aux tréfonds de lui-même : le jeune homme empli d’espoir ; le gay qui commence à s’affirmer ; l’homme qu’il pourrait devenir, heureux d’avoir aimé... L’attirance secrète de X pour Andrew est bientôt remplacée par une chose plus tendre et vulnérable et, bien sûr, plus effrayante, réveillant des émotions que X n'avait pas ressenties depuis des années… L’avis de Bernard Alapetite (Eklipse) : Boy Culture dose habilement sexe et romantisme. Le spectateur peut à la fois satisfaire son désir de voyeur (trop peu) et s’émouvoir. Sous les couleurs de la comédie, Brocka aborde avec légèreté des thèmes graves dont celui si peu traité, au cinéma du désir, d’un « vieux » pour un jeune homme, mais aussi le couple, la relation du désir avec l’argent, le désir d’avoir un fils... Le cinéaste définit bien son film grâce à cette déclaration : « On peut dire que c’est un ménage à trois impossible, avec tout le jeu des tentations qui gravitent autour et que l’amour vient compliquer. » Le film est adapté d'un recueil de nouvelles de Matthew Rettenmund, datant d’une dizaine d’années, ayant pour thème l'homosexualité. Une série de 23 histoires qui se terminent généralement par une relation sexuelle. La difficulté de l'adaptation était de réunir l'ensemble de ces récits pour en faire un film cohérent, tout en gardant les questions posées par le recueil sur la vie gay. « Le film est donc très différent du livre, même si les thèmes et les sujets sont les mêmes et finissent par se rejoindre. Il était surtout essentiel de rendre ces histoires plus dynamiques à l'écran »explique le réalisateur. Mais Boy Culture sollicite beaucoup plus nos références au théâtre que celles se rapportant au cinéma ou à la littérature, tant pour la forme que le fond. La majeure partie de l’intrigue se déroule dans deux appartements, décorés d’ailleurs avec beaucoup de goût. Quant à la voix off, elle est beaucoup plus proche d’un aparté sur une scène que de l’utilisation que l’on en fait habituellement au cinéma. L’intrigue se circonscrit entre quatre comédiens seulement, là encore nous sommes plus en présence d’une troupe que d’un casting de long métrage. Les personnages annexes, mis à part la famille d’Andrew à qui l’on doit la scène la plus savoureuse du film, n’apportent pas grand-chose. Avec ce marivaudage, Brocka et son scénariste réactualisent « version gay » un théâtre à la Bernstein ou à la Guitry comme le fait un peu en France Jean-Marie Besset, mais avec plus de grâce que ce dernier. Nous sommes dans le bon théâtre de boulevard américain, dans la lignée d’un Edward Albee. Le producteur et scénariste Philip Pierce, au vu du succès de Eating Out, aressorti le projet de Boy Culture des cartons où il croupissait depuis dix ans. Il supputa que Brocka serait l'homme idéal pour mener à bien son script. Le réalisateur a été séduit par le personnage de X, qu'il considère un peu comme son alter ego : très doué pour la distanciation sur son milieu et ses règles mais dès qu'il s'agit de lui, bloqué par un renfermement émotionnel, doublé d'un cynisme encombrant. Le tournage a eu lieu en novembre 2004 à Seattle. Il dura dix-neuf jours, dont trois de pluie intense... ce qui explique peut-être le peu d’extérieurs. Filmé caméra à l'épaule, en numérique d’une facture standard mais pas indifférente à la géométrie du cadre, Boy Culture se veut aussi, plus ou moins, un docu-fiction, impression renforcée par la voix off du héros qui nous commente ses choix de vie. Ainsi apprend-on que X n'a couché qu'une seule fois dans sa vie par amour, qu'il a une douzaine de clients qui le payent royalement, et qu'il ne parvient pas à avoir confiance dans les autres. Le film suit les confessions de X sur une sorte de divan virtuel. Le réalisateur en fait le porte-parole du malaise que traversent, selon le film, les jeunes gays en général, malaise dont la cause principale serait la recherche du plaisir dans le sexe par peur de s’engager dans une histoire d’amour. Constat qui ne me parait pas erroné même s’il me semble moins vrai qu’il ne le fut à une époque. La voix off est trop souvent une béquille pour des réalisateurs incapables de transcrire en images les sentiments de leurs personnages pour ne pas remarquer cette fois la pertinence de son utilisation et la qualité de son écriture, bien servie par la belle voix chaude de Derek Magyar. Elle nous fait part des réflexions de X qui sont souvent en complet décalage avec l’image, ce qui est un des ressorts humoristiques du film. Il n’en reste pas moins que cette figure de style fait de BoyCulture un film très bavard et lui donne un coté théâtre filmé, impression renforcée par le peu d’extérieurs. Le décor de Seattle est sous-exploité : on ne verra de la ville qu'un banc public dans un parc, une terrasse de café et... quelques plans de rue sous une pluie battante, mais tout de même sa célèbre tour émettrice. Même Queer as Folk montre plus Pittsburgh, c'est dire ! Les acteurs sont parfaits et en plus, ils sont aussi très agréables à regarder chacun dans leur genre. J’attends avec impatience de retrouver Jonathon Trent dans le rôle de l’assassin de Versace dans Fashon victim ; quant à Darryl Stephens, c’est un habitué des films gays. On peut le voir dans la série Noah’s Arc, dans Circuit et dans Another gay movie. Il me semble toutefois que Derek Magyar n’a pas tout à fait le physique pour être une escorte irrésistible. Je paierais bien pour avoir les deux autres dans mon lit mais justement pas pour lui, mais cela ne regarde que moi, aussi cher lecteur, excusez cette considération déplacée... Brocka confesse qu’il a eu bien du mal à trouver son interprète : « Je n’aurais pas cru que cela aurait été si difficile, mais c’était une question d’équilibre, de dosage, comment trouver quelqu’un qui soit craquant, mais pas trop, avec juste une dose d’arrogance et de suffisance, mais encore là pas trop, pour que le public puisse l’aimer, et nous l’avons trouvé, finalement, en Derek Magyar, qui a la voix profonde et le look incroyable qu’il nous fallait. »Mais c’est Patrick Bauchau qui domine la distribution, un acteur dont la vie ferait un très bon scénario et qui est tout aussi cultivé et raffiné que son personnage de Gregory. On l’a découvert il y a bien longtemps, en 1966, dans un des premiers Rohmer dans lequel il incarnait Adrien, le jeune dandy qui se refuse sans cesse à l'héroïne du film : La Collectionneuse.Les habitués de la série Le Caméléon l’auront reconnu : il est le protecteur de Jarod. On l’a remarqué également dans La Caravane de l’étrange et dans bien d’autres séries. Le prostitué est l’une des figures majeures du cinéma gay et pour ma part je le regrette. Il ne me semble pas que cette pratique soit aussi présente dans la communauté gay qu’elle l’est sur les écrans, comme le suggère la pléthore de films qui aborde ce sujet. La prostitution y est présentée généralement sous son jour le plus noir, voir John, F. est un salaud, Twist, Mysterious skin, River made to drown... Ici, au contraire, X semble heureux de son sort, presque fier de son activité. Il me parait douteux que beaucoup de gigolos puissent vivre confortablement de leur activité et surtout en étant aussi équilibré que notre héros. Cette vision me parait relever du même fantasme que l’histoire du clochard qui est riche ou qui a une bonne pension mais qui préfère vivre dans la rue. On se fabrique la bonne conscience que l’on peut. Quenton Allan Brocka est le petit neveu du cinéaste philippin Lino Brocka, mort en 1991 dans un accident de voiture qui pourrait bien être un assassinat maquillé, dont l’œuvre était marquée par l’homosexualité. Il tourne beaucoup : déjà une dizaine de courts métrages et deux longs à son actif alors qu’il n’a guère plus de trente ans. Il travaille actuellement sur une série de dessins animés gays pour la télévision, Rich & Steve, the happiest gay couple in all the world. Il s’en explique : « Ado, je ne me suis jamais reconnu dans la production cinématographique ou télévisuelle, donc je tourne beaucoup pour offrir aux autres une vision plus gay du monde. »Un beau programme. Boy Culture a gagné de nombreux prix dans plusieurs festivals, notamment un Prix du Jury du meilleur film au Festival du film international Gay et Lesbien de Philadelphie et un Grand Prix du Jury du meilleur scénario au L.A. Outfest. Toutes les réalisations du cinéaste se passent dans le milieu homosexuel. Avec son premier opus, Eating Out, il a fait un tabac dans les festivals gays.Eating Out 2 est déjà tourné mais Brocka n’en a cette fois écrit que le scénario, la réalisation étant assurée par Bartell, l’habile monteur de Boy Culture. Boy Culture est une comédie intelligente, bien écrite et bien jouée par des acteurs canons, un film qui dit des choses graves sur la vie gay avec légèreté et qui sait à la fois nous émouvoir et nous faire rire. L’avis de Matoo : Ce film c’est LE film pédé du moment, mais disons-le tout de go, il ne rentrera pas dans mon panthéon ! Et pourtant il marque pour moi une sorte de tournant dans la production de films à thématique gay. En effet, au même titre que les chick-movies ou les teen-movies, il s’agit, à mon avis, d’un des premiers véritables fag-movies. Et du coup, je ne l’ai pas trouvé meilleur qu’un épisode de Queer as Folk, avec tout de même en prime pas mal de lourdeurs, maladresses et des moments qui m’ont carrément saoulé. Pourtant, il représente avec pas mal de talent et ironie grinçante une certaine « vision pédé » de la « vie de pédé ». Le héros, X, est un prostitué de 25 ans, qui a l’air d’en avoir 30 (impossible de dégoter la date de naissance du mec, Derek Magyar), et qui est un mec évidemment extrêmement charmant et totalement « fucked-up ». En effet, ce dernier n’a pas eu de rapport sexuel depuis qu’il fait son métier, et a du mal à s’imaginer dans une relation de cul non commerciale. Mais il habite depuis un an avec deux colocs, Andrew (Darryl Stephens), un superbe black dans le genre assez « sage », et Joey (Jonathon Trent), l’archétype de la jeunette salope et paumée. X craque pour Andrew, mais ne sait pas vraiment comment analyser ses sentiments, et dans le même temps X tombe sur un client âgé, qui n’accepte de coucher avec que lorsqu’il le désirera sincèrement. À la base, j’allais plutôt voir le film avec de bons a priori, parce que cela se passait à Seattle (et non pas à New York ou San Francisco), et parce que l’histoire me paraissait pouvoir dégager quelque chose qui dépasserait un peu l’orientation sexuelle. J’en ressors à la fois correctement diverti, et aussi un rien agacé. Je pense surtout qu’il n’arrive pas à la cheville d’un Beautiful thing ou d’un Get real. Mais encore une fois, ces deux derniers films sont ceux de mes vingt ans à moi, et je pense sincèrement que Boy Culture est un film pédé pour ceux qui ont vingt ans aujourd’hui. Je ne doute donc pas qu’il plaise à un certain public. Et ils ont au moins cette chance de voir un film qui leur parlera, car il a cette qualité de mettre en scène quelques types d’homos que nous connaissons tous. Au moins, on sort des clichés homos en tant que visions hétéros, et on passe à des portraits de gays d’aujourd’hui relativement crédibles. Ce qui m’a foncièrement fatigué, c’est le parti pris de la narration. X se la joue héros plus narcissique que Narcisse lui-même, et il est en voix-off pendant tout le film. Et bla bla bla, et il parle de ses problèmes existentiels qui franchement ne sont pas plus captivants que cela, et puis c’est verbeux et pas toujours très bien écrit. Il tergiverse sur des coquecigrues, et ça se termine en boite de nuit ou bien par une crise suicidaire (ils auraient du lui faire écouter du Mylène, tiens !). Bref, on est dans le teen-movie version tafiole, donc c’est normal. Là où les choses s’arrangent un peu, c’est que l’orientation sexuelle ajoute un peu de piment à des scénarii qui sont normalement complètement cadrés et formatés. Avec des homos, on peut facilement être surpris par des mœurs un peu particulières, ou bien des relations amoureuses alambiquées, et des situations pas forcément standards. Mais finalement, le film s’arrête aux moments où l’on voudrait que le réalisateur, Q. Allan Brocka, explore un peu plus les failles de ses personnages, qu’il pousse plus sa réflexion, qu’il transcende l’orientation sexuelle pour universaliser un peu plus son propos. Il reste plutôt au ras des pâquerettes, et se contente de nous servir son intrigue mollassonne, qui en plus se termine par un happy end des plus conformistes. Les quelques moments jubilatoires sont trop rares, soit servis par quelques répliques « langue de pute » cinglantes (enfin du niveau de Next hein, faut pas pousser non plus…), et particulièrement par le coming-out d’Andrew et le personnage de la frangine. Mais alors qu’on sentait un potentiel terrible pour cette dernière et cette partie de l’intrigue, il n’est pas du tout exploité… et le soufflé retombe. Ouuuh là, je voulais dire du bien du film aussi, car je n’ai pas non plus trouvé que c’était un navet, mais force est de constater que ce n’est pas ce qui ressort de ce que j’écris là (et qui me vient tout naturellement, je n’ai pas de plan…). Pour plus d’informations :
4. La montée du national-socialisme et le début de la persécution
Dans les années d'après-guerre, beaucoup de gens, amers de la défaite allemande (1,7 million de morts, 4 millions de blessés), ont commencé à chercher des explications à la déroute de l'armée du Kaiser. L'affaire Eulenburg était encore dans les esprits, et les boucs émissaires étaient tout trouvés : aux côtés des Juifs, les homosexuels étaient eux aussi responsables du déshonneur du pays. L'inflation galopante et la crise économique font que de nombreux groupes paramilitaires se forment, tous plus extrémistes les uns que les autres. Si d'un côté l'émancipation homosexuelle s'accroît en Allemagne, de l'autre un nouveau mouvement s'affirme avec toujours plus de vigueur et de brutalité : le national-socialisme. Les chemises brunes et les croix gammées se font de plus en plus visibles dans le pays et s'en prennent à des minorités choisies : en particulier les juifs et les homosexuels.
En 1921, Magnus Hirschfeld est agressé par une bande nazie à la sortie d'une conférence à Munich. Il est roué de coups et laissé pour mort dans la rue. A Vienne, le 4 février 1923, un groupe paramilitaire d'extrême droite attaque une réunion d'homosexuels à laquelle participe Hirschfeld. Les sympathisants nazis tirent sur le public et blessent des dizaines de spectateurs.
Jeunesses hitlériennes
De manière de plus en plus virulente, les nazis font entendre leur point de vue, en affirmant que Berlin est devenue un centre de dépravation et de corruption, une ville contrôlée par les Juifs et les pervers. L'Institut de Hirschfeld est assimilé à une maison de prostitution, une boîte de travestis et à un centre de pourriture et de débauche.
Une sordide affaire criminelle va saper le travail de Hirschfeld et durablement marquer les esprits : en 1924 est arrêté à Hanovre Fritz Haarmann, un homosexuel qui avoue pas moins de 127 meurtres de jeunes hommes. Haarmann était un déséquilibré mental qui découpait ses victimes en morceaux. La presse en fait immédiatement un démon et il en résulte un violent regain de haine contre les homosexuels parmi le public. Véritable désastre pour les efforts de dépénalisation de Hirschfeld, l'affaire Haarmann va réinstaurer en quelques jours dans les esprits populaires des préjugés négatifs sur les homosexuels.
Malgré cette néfaste affaire, Hirschfeld poursuit sa lutte politique année après année. Mais le parti national-socialiste prend du poids et s'attaque aux efforts du docteur berlinois. Juif, socialiste et homosexuel, il est le bouc émissaire rêvé. Lorsqu'en 1929, juste avant la crise économique, Hirschfeld est sur le point d'obtenir enfin l'abrogation du §175 après avoir réuni une commission parlementaire formée par les Sociaux-démocrates et les Communistes ayant voté en faveur de la dépénalisation, le journal officiel de Hitler, le Völkischer Beobachter, écrit : "Nous vous félicitons, Monsieur Hirschfeld, de votre victoire au Parlement. Mais ne croyez pas que nous Allemands allons tolérer ces lois un seul jour après notre arrivée au pouvoir. Parmi les nombreux mauvais instincts de la race juive, il y en a une de particulièrement pernicieuse qui a à voir avec les relations sexuelles. Les Juifs font la propagande des relations sexuelles entre frères et sœurs, entre hommes et animaux, et entre hommes et hommes. Nous les Nationaux-Socialistes nous les démasquerons et les condamnerons bientôt par la loi. Ces efforts ne sont que de vulgaires crimes pervers et nous les punirons par le bannissement et la pendaison." A la fin de 1929, juste après le crash boursier, le parti National-Socialiste rafle 107 sièges au Reichstag et empêche toute réforme légale. Les nazis ne tarderont pas à mettre leurs menaces à exécution.
Le 30 janvier 1933, Hitler accède à la Chancellerie. Le 23 février, soit trois semaines après leur prise de pouvoir, les nazis déclarent les associations et les publications homosexuelles illégales. Les bars homosexuels de Berlin sont fermés par la police. Le 7 mars, Kurt Hiller, le directeur de l'Institut pour la Recherche sexuelle est arrêté et déporté au camp de concentration de Oranienburg.
Le 6 mai 1933, l'Institut pour la Recherche Sexuelle de Hirschfeld est vandalisé par les jeunesses hitlériennes. Venus par dizaines dans des camions, accompagnés par une fanfare pour ameuter la foule, les jeunes nazis détruisent tout ce qu'ils peuvent. Deux jours plus tard, 20'000 livres et des milliers de photographies sont brûlés lors d'une cérémonie publique sur la place de l'Opéra. Le buste de Hirschfeld est brûlé, ainsi qu'un portrait de Freud.
Berlin, 6 mai 1933
Par chance, Magnus Hirschfeld se trouve en tournée à l'étranger lors de l'accession au pouvoir de Hitler. Impuissant, il assiste à la destruction de son institut depuis la Suisse. Il ne reviendra jamais en Allemagne. Quelques temps plus tard, il s'installe à Nice et œuvre à la mise sur pied d'un centre similaire à son Institut pour la Recherche Sexuelle. Mais une déficience cardiaque l'emporte en 1935, le jour de ses 67 ans, après avoir, selon ses comptes, mené durant sa vie plus de 30'000 entretiens privés. Travailleur acharné, Magnus Hirschfeld cumule plus de 200 ouvrages, articles, pamphlets, livres, et études sur le thème de la sexualité.
Le nom de Magnus Hirschfeld apparaît plus de 70 fois dans ce travail. Mais il est surprenant de constater qu'il ne figure nulle part dans le Grand Larousse Encyclopédique, ni dans le Robert des noms propres, ni dans aucune autre encyclopédie, et qu'il est régulièrement oublié dans les ouvrages d'histoire traitant de cette période. Un homme qui a eu en son temps une renommée mondiale, et qui a à son actif certainement la carrière la plus impressionnante dans le domaine de la sexologie et de l'émancipation homosexuelle. Par contre, on trouve dans ces encyclopédies les noms de Gustav Hirschfeld, archéologue allemand né en 1817, Ludovic Hirschfeld, médecin polonais né en 1815, ou encore Christian Hirschfeld, naturaliste danois né en 1742.
5. La Suisse, dernier bastion de liberté pendant la dictature nazie
Faisant honneur au précurseur Heinrich Hössli, et se calquant sur le modèle berlinois, la Suisse alémanique est à partir de 1922 le théâtre de plusieurs initiatives visant à organiser les homosexuels entre eux et à lutter contre l'homophobie, bien que ce vocable n'existe pas encore. Après plusieurs revers, le Schweizerische Freundschafts-Bewegung (Mouvement suisse de l'amitié) est créé à Bâle et Zurich en 1931. Une fois n'est pas coutume, c'est une femme, Anna Vock (1885-1962), connue sous le pseudonyme de Mammina, qui est à la tête de l'association, dont sont membres de nombreuses lesbiennes. Une originalité sans doute due au fait que la plupart des cantons suisses, à l'inverse des autres États européens, punissent également les relations entre femmes.
Karl Meier
Peu après, l'organisation est rebaptisée Schweizerische Freundschafts-Verband (Association suisse de l'amitié). Le Damenclub Amicitia et l'Excentric-club de Zurich y participent, et ensemble ils lancent le premier magazine homosexuel de Suisse : Das Schweizerische Freundschafts-Banner (La Bannière de l'amitié), qui paraît le 1er janvier 1932.
En 1934, l'acteur Karl Meier, dit Rolf (1897-1974), apprend l'existence de la revue. Très vite, il s'y implique et publie de nombreux articles. Au fil des ans, les lesbiennes se retirent de l'organisation, et Karl Meier en devient le président, faisant de l'Association suisse de l'amitié un groupe entièrement masculin. En 1937, le journal est rebaptisé Menschenrecht (Droit de l'homme), avant de prendre son nom définitif en 1942 : Der Kreis (le Cercle). Karl Meier assure sa publication sans interruption pendant que la guerre fait rage alentour.
Le magazine a un petit nombre d'abonnés choisis, répartis dans de nombreux pays. Une édition en français paraît en 1943, et une en anglais en 1952. Der Kreis est la revue gay la plus influente au niveau mondial jusqu'à ce que sa publication cesse, en 1967. Ecrasé par la barbarie nazie, le mouvement d'émancipation homosexuelle allemand se retranche à Zurich durant les années 1930. Terre d'asile pour Magnus Hirschfeld de 1932 à 1933 et pour de nombreuses autres personnes, la Suisse est le dernier bastion de (relative) liberté pour les homosexuels pendant la Seconde Guerre mondiale et devient - par défaut - pour un temps le centre européen du mouvement de libération homosexuelle. Un mouvement pourtant encore bien timide et confiné à une quasi-clandestinité.
Der Kreis
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NOTA BENE: les ouvrages utilisés pour ce travail sont répertoriés dans la bibliographie
Ce travail est l'oeuvre de Stéphane Riethauser. Il sera publié en 14 parties sur le blog Les Toiles Roses avec son autorisation. Qu'il en soit chaleureusement remercié. Stéphane est joignable sur le site de lambda éducation.
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