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Vendredi 7 mars 2008

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Fiche technique :

Avec Jeroen Krabbe, Thom Hoffman, Renee Soutendijk Dolf de Vries, Hans Veerman, Hero Muller, Caroline de Beus et Geert de Jong. Réalisé par Paul Verhoeven. Scénario de Gerard Soeteman, d’après le roman de Gerard Reve. Compositeur : Loek Dikker.
Durée : 95 mn. Disponible en VO, VOST et VF.



Résumé :
Un écrivain célèbre alcoolique et fauché épouse Christine une jeune, belle et riche veuve. C'est le quatrième mari de Christine. Les trois autres sont tous morts de façon tragique et mystérieuse. Prix spécial du jury au festival d'Avoriaz 1984, Hugo d'argent, Chicago 1984.

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L’avis d’Olivier Nicklaus :
Intrigue captivante et perfection plastique font de ce thriller sexuel et métaphysique un pur chef-d'œuvre.

Le Quatrième Homme peut faire figure de bande-annonce pour l'ensemble de l'œuvre de Paul Verhoeven puisqu'on y retrouve les principaux ingrédients qui ont fait la renommée de son cinéma : provocation, sexe, violence, blasphème, etc. Mais ce thriller métaphysique est surtout une pure réussite, captivante de bout en bout, évoquant les meilleurs films de Bunuel ou de Lynch tant la dimension onirique ne perd jamais le spectateur en route mais lui tient au contraire la main loin dans les méandres des visions de l'auteur. On y suit un écrivain à la fois catholique et homosexuel qui se rend dans une petite ville hollandaise pour une lecture. Là, une mystérieuse blonde ne cesse de le filmer. Il finit la nuit chez elle, et découvre peu à peu dans quel engrenage il a mis le doigt...

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Verhoeven recourt abondamment au symbolisme : dès la première scène, une araignée tisse sa toile, et le scénario nous fera bientôt comprendre très clairement qui est l'araignée en question. Les (nombreux) détracteurs du film y ont vu de la misogynie (sous prétexte que le personnage de Christina est une mante religieuse, mais ils oublient alors celui, métaphorique, de Marie, qui sauve le héros), de l'homophobie et du blasphème (ridicule : Verhoeven rend au contraire l'homosexualité et la religion catholique aussi universelles l'une que l'autre grâce à autant de visions érotiques et "cuméniques", jusqu'au Christ en croix halluciné en slip rouge moulant). La vérité, c'est qu'il a su bâtir une intrigue captivante et la porter (avec Jan de Bont à la photo) à un rare niveau de perfection plastique.

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L'avis de Jean Yves :
Le Quatrième homme est une révélation, de bout en bout. Il est essentiel de ne pas rater le générique qui noue en gros plan les sciences naturelles et le surnaturel : une ignoble araignée arpente un Christ en croix, y ingère un coléoptère expiatoire. Toute mante est religieuse, comme le suggère si bien la langue. L'image s'élargit bientôt sur un homme flageolant, plus nu que le Crucifié en personne, mais certainement moins sobre, lequel va se raser un étage plus bas, et fantasme l'assassinat de son ennuyeux petit copain violoniste : il l'étrangle en pensée avec un soutif de dentelles noires, un ceinturon... Et finalement, arrive à lui emprunter la voiture.

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Le ton est donné : sexe, violence, mysticisme aigu. Le réel a même statut que l'imaginaire. Tout est possible, dans la tête du héros : l'image ne nous privera pas de ses divagations morbides. L'homme, sous les traits du comédien Jeroen Krabbé (excellent) se révèle être un écrivain, brillant et fauché, catho pour faire bonne mesure. Sur le chemin, Gérard Reve (c'est son nom, emprunté à l'auteur dont le film est l'adaptation) mate un très beau gosse en débardeur, genre prolo craquant. Trop tard pour lever le gibier, le train pour Köln déjà l'emporte au loin. Dépité, Reve ira faire sa conférence devant un public de mamies, qu'il provoque à plaisir : « Être catholique, c'est avoir de l'imagination. »

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De fait, le film dérape dans l'onirisme blasphématoire : le compartiment de chemin de fer s'empare du pire cauchemar hôtelier ; à l'arrivée, il croit lire son nom sur le ruban d'une couronne mortuaire ; il s'envoie en l'air, plus tard, avec la trésorière de la société littéraire. Il lui dit : « Tu ressembles à un beau garçon » et jouit, les mains aplatissant ses seins, en criant « Jésus Marie » Elle fait aussi profession d'esthéticienne : aussitôt il se rêve castré par son ciseau de pédicure, pris au piège du Beauty Salon. Ses visions ne le lâcheront pas d'une semelle : caveaux, bœufs écorchés pendus à des crocs de boucherie... Tout est menace, toute séquence peut incongrûment glisser dans l'horreur.
Le génie stupéfiant du film, c'est de maintenir le péril du fantastique autour des faits concrets, mais parfaitement ordonnancé à la logique paranoïaque. Tout se tient, mais dans un ordre rigoureusement fantasmatique. Le Quatrième homme est donc moins un film sur le désir, que le film du désir lui-même, dans ses parcours mentaux : pulsions, inhibitions, tabous, transgressions. Un film organique, chauffé à blanc, sans artifice.

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Il n'y a pas d'autre fil conducteur à cette histoire méandreuse que celui de l'inconscient. D'où cette sorte de touffeur apparemment gratuite, qui débride le scénario de toute attache vraisemblable, mais l'ancre dans des référents religieux, culturels et scientifiques. Tandis que la mère androgyne et abusive le bichonne, l'entretient, il découvre en elle une veuve vorace, qui a pris le jeune gars du train pour amant. « Quel corps... quel morceau... », souffle-t-il, devant sa photo. Dès lors, Gérard Reve ne songe plus qu'à utiliser la libido de la femme pour avoir le corps du garçon. Elle lui avoue qu'Herman, le pauvre petit, est affecté d'éjaculation précoce : l'écrivain, bonne âme, se proposera de l'en guérir... Christine – féminisation du nom du Christ – ramène donc son plombier-gigolo de Cologne. Et voilà Herman, contre toute attente, qui se prête au jeu de la séduction et s'offre à lui... au fond d'un caveau : « Jamais personne ne m'a parlé comme ça », soupire l'adolescent.
Gérard, quant à lui, se sera d'abord branlé devant la serrure, en observant le bel ouvrier sauter la bourgeoise fatale. Dans une hallucination supplémentaire, il aura visionné son giton en crucifié, vêtu d'un seyant maillot de bain rouge aussitôt descendu aux chevilles… Attouchements prémonitoires, interrompus, comme il se doit, par l'arrivée de la veuve joyeuse (et jouisseuse) dont, entre parenthèses, l'écrivain a fini par découvrir la mort « accidentelle » de ses trois maris successifs : par noyade, saut en parachute accéléré, partie de ski nautique qui finit dans l'hélice... Sera-t-il le « Quatrième homme » ? Qui est la femme en bleu qui lui apparaît de temps en temps ?

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Ayant enfin compris que Christine manipule tout et chacun à sa guise, il tente de sauver in extremis le bel Herman des griffes de cette femme assassine, dans une fuite tragique, à tombeau ouvert, en décapotable... Voyage pour une ultime vision sanguinolente, que Verhoeven nous réserve, non sans malice, en guise de digestif horrifique.
Qui donc, pour finir, aura empêché que le Quatrième homme soit la quatrième victime ? La fugitive dame en bleue : la Vierge ! Une mère sans désir, donc. Immaculée, sainte, virginale. Pouvait-on rêver profession de foi homosexuelle plus accomplie ?

Pour plus d’informations :

par Olivier Nicklaus & Jean Yves publié dans : FILMS : Les Toiles Roses communauté : Gay-friendly
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Vendredi 7 mars 2008
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Fiche technique :

Avec Al Pacino, Karen Allen, Paul Sorvino, Richard Cox, Powers Boothe, Joe Spinell, Ed O’Neill, James Remar, William Russ, Mike Starr, Leo Burmester, Larry Atlas, James Hayden, Steve Inwood et Arnaldo Santana. Réalisation : William Friedkin. Scénario : William Friedkin, d’après l’œuvre de Gerald Walker. Directeur de la photographie : James A. Contner. Monteur ! Bud S. Smith & M. Scott Smith. Compositeur : Jack Nitzsche.
Durée : 100 mn. Disponible en VO, VOST et VF.



Résumé :
La police new-yorkaise enquête sur deux meurtres d'homosexuels appartenant à la tendance sado-masochiste, qu'elle pense être dus au même tueur. Le capitaine David Edelson, chargé de l'affaire, propose à un jeune policier en uniforme, Steve Burns - qui possède les caractéristiques physiques des victimes - d'infiltrer la communauté gay. Comme il ambitionne de devenir "enquêteur", Steve, voyant la possibilité d'une rapide promotion, accepte, en dépit du danger qu'il encourt.

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Installé dans un appartement de Greenwich Village, Steve fréquente toutes les nuits les lieux de rendez-vous homosexuels : bars, discothèques, boîtes de nuit, jardins publics.
L'assassin, habillé d'un blouson de cuir à pièces métalliques cliquetantes, porteur d'une casquette de motocycliste et le visage dissimulé derrière des lunettes de soleil, frappe par deux fois encore...

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L’avis d’Olivier Nicklaus :
Al Pacino en insider de la communauté gay à moustache new-yorkaise circa 80. Le flic straight y perd ses repères.

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Voilà le film qui fit hurler la communauté gay américaine à l'homophobie à la fin des années 70. Voyons ça de plus près. L'intrigue ? Un jeune flic (Al Pacino, excellent) se fait passer pour un gay-cuir-SM pour enquêter sur une série de meurtres d'homosexuels dans la scène hard de Greenwich Village. Ce qui frappe d'abord, c'est le réalisme documentaire (une constante dans l'œuvre de Friedkin) sur les rituels homos SM de l'époque : ne manque pas la moindre casquette, la moindre moustache, le moindre cockring... Il faut voir les figurants sniffer du poppers, se fister à qui mieux mieux (hors champ), sans parler de la scène pédagogique sur la couleur de bandana à porter selon son trip (uro, scato, etc)... Et encore ne s'agit-il là que du folklore.

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Concernant la sexualité gay hard proprement dite, on ne peut pas dire que Friedkin se pince le nez. Au contraire, on le sent fasciné, et il nous confirmait lui-même à l'occasion d’une rétrospective à la Cinémathèque qu'il avait dû couper un quart d'heure de scènes de sexe pour éviter le classement X du film. Le scénario a l'intelligence de mettre le spectateur dans les traces du flic straight. Et c'est là que le reproche d'homophobie tombe complètement car ce flic se révèle totalement troublé par ce qu'il découvre, au point de délaisser sa compagne, et de se liver à des jeux SM avec l'un des suspects. Surtout, Friedkin est fidèle à son grand thème, le Mal, et à ses yeux, le mal en question n'est ni l'homosexualité, ni même le sadomasochisme, mais plutôt la pulsion meurtrière. Mais là encore, il ne se pose pas en moraliste. Il montre au contraire toute la force d'attraction de la violence poussée à son paroxysme : l'assassinat.

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L’avis de Marie Bigorie et Benoît Smith :
Dans les années soixante-dix, William Friedkin atteint la consécration commerciale avec deux films majeurs de la décennie : French Connection et L’Exorciste, deux œuvres couvertes d’Oscars. Cinéaste un brin provocateur, grand admirateur d’Henri-Georges Clouzot dont il apprécie la capacité à jouer avec les nerfs du spectateur, c’est précisément avec l’échec public de son remake du Salaire de la peur, Le Convoi de la peur réalisé en 1977, qu’il perd une bonne part de son aura à Hollywood. Peut-être désireux de « se refaire » à la faveur d’un nouveau sujet à haute teneur en soufre, il affute à nouveau son ar(t)me et use de son sens très acéré de la provocation en 1980, en réalisant Cruising (La Chasse), film à l’époque très controversé.

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Le cinéaste éprouve là non seulement la capacité de résistance du spectateur, mais surtout celle de la MPAA, l’équivalent de la Commission de censure aux Etats-Unis. Al Pacino, jeune flic ambitieux au regard trouble, traque un serial killer et plonge dans le milieu des bars « cuirs » de la communauté gay de New York. Amputé, censuré, boycotté par une partie des activistes gays lors du tournage puis à l’occasion de ses multiples sorties, Cruising est aujourd’hui bien plus qu’une simple curiosité : malgré ses défauts, le film contient en lui toutes les obsessions chères au cinéaste.

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Génèse et mise en pièces
Dans un livre d’entretiens accordés à Gilles Boulenger, le cinéaste conte la genèse d’un de ses films les plus contestés, Cruising. À l’origine, ce sont les articles rédigés par l’éditorialiste Arthur Bell dans l’hebdomadaire culturel new-yorkais The Village Voice qui intriguent Friedkin et l’incitent à réaliser un polar ayant pour toile de fond les clubs sado-masochistes de Manhattan. Bell, journaliste et activiste gay, décrit dans ses colonnes l’atmosphère de bars « cuirs » célèbres, lieux underground fréquentés par une partie de la communauté gay de la ville. Certaines disparitions de personnes fréquentant ces bars, relatées par la presse de l’époque et restées irrésolues, achèvent d’attiser la curiosité du cinéaste.

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L’idée de Friedkin est donc - à l’instar de son travail sur French Connection - de mettre en scène un polar, une pure fiction, à partir d’un arrière-plan réel : le milieu des bars « cuirs » est dès lors posé comme toile de fond, et traité de manière quasi documentaire. En juillet 1979 débute le tournage très houleux de Cruising. Sous l’égide d’Arthur Bell, une partie de la communauté gay de New York s’enflamme et boycotte le tournage, sifflant au moment des prises de vue et usant de miroirs réfléchissants pour saper le travail du chef-opérateur James Contner. Pour couronner le tout, les relations entre le réalisateur et sa vedette Al Pacino ne sont guère au beau fixe : Pacino renie le film peu après sa sortie et Friedkin l’estime, très sévèrement, comme « une erreur de casting flagrante »... Le film terminé, Friedkin et son producteur Jerry Weintraub se rendent chez le Président de la MPAA, Richard Heffner, et présentent un premier montage. « C’est le pire navet qu’il m’ait été jamais donné de voir » s’exclame le Président de la Commission de censure. Le réalisateur et son producteur tentent de contrer ces premières réactions à chaud et surtout d’éviter un fameux X (l’interdiction aux moins de 18 ans) pour trouver un courageux distributeur susceptible de sortir le film en salles.

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La copie du film reste près de quarante jours aux mains de la Commission et Friedkin passe autant de journées à couper et remonter son œuvre - une scène de fist-fucking filmée dans son intégralité est notamment supprimée. Au final, Cruising sort une première fois le 15 février 1980 avec un R (interdiction aux moins de 17 ans non accompagnés, le R avait également été imposé à la sortie de L’Exorciste) puis une seconde fois le 2 juin dans une nouvelle version amputée. Entre temps, General Cinema, circuit d’exploitation équivalent à celui d’UGC, retire Cruising de l’affiche. « Le film aurait-il été bien plus provocateur (...) sans les coupes effectuées ? Il m’est impossible d’être affirmatif. » À un sens inné de la provocation, Friedkin ajoute une pointe d’ambigüité.

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Jouer à se faire peur
Bien qu’aujourd’hui la « malédiction » Cruising doive être relativisée – la genèse de la fabrication et de la sortie du film faisant, il est vrai, un peu figure d’argument marketing -, la violence pulsionnelle présente au cœur de la mise en scène et la manière dont Friedkin traite le surgissement du refoulé chez ses personnages méritent qu’on s’y attarde. C’est sans doute le traitement de l’ambigüité - qu’on pourrait rapprocher du travail d’un Sidney Lumet dans The Offence -, cette façon de ne jamais porter un jugement moral tranché sur ses personnages (« les personnages qui m’intéressent agissent sans code moral établi ») ajouté à un travail du suspense qui font de ce film une œuvre cinématographique à proprement parler et non un polar lambda pour programme télévisuel. Car il y a un peu de Hitchcock chez Friedkin. La brutalité du meurtre, dans un premier temps filmé de manière très réaliste, est peu à peu ritualisée jusqu’à devenir un élément purement graphique, que n’aurait pas renié non plus un De Palma : l’ombre, projetée sur l’écran, du couteau qui s’abat lors de la scène de meurtre dans la salle de cinéma porno n’est pas sans rappeler Psychose.

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Dans cette scène, les taches de sang sur l’écran, comme des traces de peinture sur une toile, donnent un aspect dématérialisé et désincarné au meurtre. La pulsion, le viscéral atteignent une dimension purement plastique et abstraite. La sauvagerie de l’acte est métamorphosée : la pulsion est transmutée en rite. Cruising est-il pour autant un film religieux ? Ce qui semble intéresser Friedkin ici est compris déjà dans le titre original : Cruising. C’est l’action de voyager, de partir en croisière, avec l’idée du passage d’un point A à un point B ; c’est également, mais dans un autre sens, l’idée de « drague ». Notion de traversée illustrée par les deux plans inaugural et final dont le second fait écho au premier : deux plans d’ensemble d’une même eau trouble qui sépare les deux rives de l’Hudson, renvoyant à l’espace « franchi » par Pacino qui constitue l’essentiel du drame et de la trame quasi circulaire de l’œuvre. L’eau glauque est l’espace vacant d’une violence refoulée, où tout peut arriver, d’où peuvent ressurgir des corps démembrés et dans laquelle se projette nécessairement l’angoisse du spectateur.

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Ce drame équivoque du chasseur chassé - l’enquêteur devenant l’appât - est effrayant au sens propre de ce qui provoque l’effroi, parce que toute l’ambigüité chère à Friedkin tente de s’inscrire dans une rythmique propre au suspense, c’est-à-dire dans « la dilatation d’un présent pris entre les deux possibilités contraires d’un futur imminent ». La séquence du premier meurtre paraît comme dilatée, la lenteur des gestes des personnages avant la scène de meurtre proprement dite, celle des mouvements de caméra comme ce long panoramique serré qui part du cadran du réveil et va jusqu’au corps de la future victime participent à l’orchestration préparatoire du crime. Elle contribue également au suspense, à cette coexistence angoissante de deux contraires car le spectateur pressent le moment fatidique sans connaître l’identité de l’assassin : on ne sait si l’homme en question porte le masque d’un simple amateur de sado-masochisme c’est-à-dire s’il est dans un pur rituel de simulation de la blessure ou s’il se trouve dans la posture irrationnelle d’un tueur psychopathe. On ne sait pas encore si l’acte de blesser, l’acte de faire mal va être réel ou simulé. Et la terreur du spectateur naît de ce choc entre le réel et le simulé, car il est évident qu’il y a eu, au préalable, comme un consentement de la victime à participer à ce petit jeu de massacre. En ce sens, c’est dans ces instants d’une brièveté paradoxale car foncièrement dilatés que Friedkin interroge la question de la mise en scène. Ainsi, le spectateur d’un film de suspense « est victime de sa propre fascination », « il en ressent une indisposition viscérale dont le caractère douloureux lui procure, par sa durée même, une impression de plaisir ».

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Un héros incertain
Toujours dans ce contexte de flottement moral permanent, Cruising permet également à Friedkin de travailler une figure qui lui est familière : la moralité douteuse des forces de la loi, déjà présente dans les méthodes musclées du Gene Hackman de French Connection, et que le cinéaste traitera de nouveau en 1985 dans un de ses meilleurs films : Police Fédérale, Los Angeles avec William Petersen. Ici en particulier, Friedkin conjugue, assez brutalement, la remise en cause de la confiance inspirée par le bras armé de la justice avec celle de la virilité supposée de ses éléments majoritairement mâles. On côtoie très vite ce double ébranlement des certitudes, avec l’apparition de ces deux policiers corrompus qui tirent avantage en nature de travestis qu’ils harcèlent. Mais sur un plan plus individuel et plus intime, c’est évidemment le personnage central porté par Al Pacino qui focalise ces mises en doute. Si le choix de cet acteur, sept ans après ses lauriers de Serpico, pour incarner de nouveau un flic infiltré est bien sûr tout sauf une coïncidence, le contraste entre les deux interprétations est frappant. Voilà deux personnages de policiers opiniâtres et dédiés à leur travail, mais de manière très différente. Chez Lumet, Serpico est un croisé accroché à un idéal de justice, au prix de son intimité. Chez Friedkin, en revanche, les motivations de Steve Burns sont moins aisément définissables. Dès la scène où il accepte sa mission - sa première apparition, sans exposition préalable -, son attitude montre un partage entre une ambition presque obligatoire - devenir inspecteur - et une position en retrait, une forme de résignation face à une tâche qu’il n’a pas choisi et qui ne semble pas l’affecter plus que ça, ce qui étonne au vu de la nature de l’affaire qui lui est confiée. Il ne se livre jamais, n’existe guère que par ses conversations et observations sous couverture, et par les quelques moments de répit qu’il s’accorde chez sa compagne.

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Ce sont ces parts insaisissables de sa personnalité qui prennent une dimension nouvelle à la faveur de son travail d’immersion fragilisant dans un milieu marginal. Malgré ses quelques efforts pour se raccrocher à la virilité qu’il croit sienne (scène d’amour quasi mécanique avec sa compagne), Burns, forcé de laisser derrière lui les règles de son métier jusqu’à perdre la connexion avec celui-ci (seul trait d’humour du film : il est refoulé d’une soirée costumée gay parce qu’il ne porte pas d’uniforme de policier...), ne garde de sa pratique de flic que l’attitude du chasseur traquant sa proie, tandis qu’il moule sa personnalité dans les vêtements et les échanges verbaux du milieu où il est infiltré, tout en restant à la marge même de celui-ci en refusant les rapports intimes. Loin de ses base, mais en vérité lié nulle part, définitivement marginal et livré à lui-même, son rapprochement du tueur le fragilise au point qu’on s’interroge (un peu comme pour la victime de la première scène de meurtre) sur la part de ce qui est simulé et de ce qui est révélé dans son attitude. Ces questions travaillent au trouble émanant de l’affrontement final avec le tueur, lequel tient en une assez longue suite de séquences où le comportement des antagonistes se situe quelque part entre la parade amoureuse et le numéro de tauromachie, avec estocade à la clef.

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La fin de l’enquête de Burns ne signifie pas pour autant sa délivrance, au contraire. Elle amène en vérité une conclusion d’une rare noirceur, puisqu’au lieu de signifier qu’un mal de la société a été traité, elle ne fait finalement que conjuguer à la continuité du mal à l’œuvre depuis les premiers plans, la corruption de ce qui était encore intact, et achève de mettre à terre les certitudes sur la justice faite dans cette affaire. Continuité dans le retour d’images et de figures du début : eaux troubles de l’Hudson, ombres inquiétantes errant de bar en bar, flics corrompus. Corruption dans ce que le héros hanté par son voyage traîne après lui : une autre mort - dont la violence se conjugue terriblement avec celle du tueur en série - et cet accoutrement de cuir noir qu’il ramène chez lui, comme une marque dont il n’a pas la force de se débarrasser. Censément vainqueur, Burns reste en réalité atteint par les comportements marginaux qu’il a côtoyés, et souillé par la violence qu’il a cherché à empêcher.

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Conclusion
Cruising a vieilli, incontestablement. Sa vision un rien dépassée des communautés homosexuelles à travers ses choix de représentation - artistes intellos de Greenwich Village ou amoureux du cuir noir - et son goût pour la provocation par l’exhibition d’excentricités exotiques propres à choquer le bourgeois - ces longs panoramiques sur les bassins trépidants des habitués des bars gays - incitent évidemment à relativiser sa portée au-delà de son parfum de scandale et de son témoignage d’une actualité lointaine. Ce film de genre nourri à la transgression continue néanmoins de marquer comme témoignage d’une singulière personnalité de cinéaste dont il constitue une nouvelle rampe de lancement pour le travail à venir, avec son héros incertain et ses valeurs ébranlées. Si William Friedkin aime sans doute un peu trop à cultiver une image d’amateur de soufre dansant sur le fil de la morale, il ne s’en montre pas moins agité de vraies préoccupations récurrentes de forme et de fond qu’on ne peut résumer à une simple formule, et qui révèlent, jusque dans sa manière pulsionnelle de marcher dans les pas de ses références de cinéma, une sensibilité qui fait le prix de son œuvre.

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L’avis de Shangols :
À force de fouiller, j'ai fini par tomber sur un bon film de William Friedkin. Cruising est une merveille d'audace, aussi bien dans le traitement de son sujet que dans son strict scénario, vénéneux comme c'est pas permis, d'une ambiguité larvée qui sidère au vu de son année de production. Qui, aujourd'hui, serait capable d'un tel regard sur le monde interlope des gays tendance cuir-SM, et quel star américaine aurait l'audace qu'a eue Pacino pour endosser ce personnage retors ? On ne s'étonne pas de l'aspect maudit de ce film, qui déclenchât en son temps les foudres des homophobes et des ligues de vertu : tout y est pour faire un vrai brulôt.

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Le courage, il est d'abord dans le regard de Friedkin sur cette communauté nocturne et trouble, qui se sodomise sans vergogne dans des boîtes cradouilles, obéissant à des règles complexes hyper-documentées (tu mets un bandana jaune dans la poche gauche de ton pantalon, fais gaffe à tes fesses). Sans aucune morale bien-pensante, avec une façon simple de laisser tourner la bobine face à ces scènes frontalement abordées, le gars réussit un portrait très juste de cet univers, ne cédant jamais au pittoresque, à l'anecdote, au jugement de valeur. Rarement un hétéro (et même un homo) aura réussi à toucher avec autant de sincérité et d'honnêteté la profondeur du monde gay. Les plans sont simples, droits, ne cachant rien, aussi bien dans les scènes de meurtre (très violentes, proches d'un Carpenter) que dans la simple description des clubs. Et pourtant, pas de dégoût, pas de parti pris : juste l'enregistrement d'un fait, filmé parfois avec une quasi-tendresse du regard. Les personnages interlopes de Cruising sont montrés avec une sincérité totale, et ne sont jamais enfermés dans leur folklore. Le ridicule de certaines situations (les gars ressemblent bien souvent à des Village People) est endossé avec sérieux et "intérêt". Friedkin fait tranquillement la preuve que filmer des gens qui s'enculent sans dire que c'est mal, c'était possible en 1980.

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Sur un contexte aussi sensiblement regardé, la trame n'a plus grand-chose à faire pour compléter un film déjà parfait. Et pourtant, Friedkin ose pousser sa tolérance au maximum, en faisant de Pacino un personnage très complexe. Si dans un premier temps, il prend la place du spectateur, simple témoin occulaire des actes qui le dépassent, il devient au fur et à mesure du film de plus en plus actif, de plus en plus impliqué par son enquête, jusqu'à un final d'un courage total. Dommage que l'acteur en fasse un peu trop dans sa volonté de se dédouaner des actions qu'on lui impose, surjouant la virilité hétéro avec trop de lâcheté (c'est le gars de Scarface, quand même, merde). Il gâche ainsi le rôle qui aurait pu être le sommet de sa carrière. Mais il reste quand même quelque chose de ce courage imposé par Friedkin : malgré le visible mal à l'aise de son interprète, le réalisateur parvient à lui faire faire des choses impensables chez n'importe quel acteur célèbre. Le film qui avait commencé comme un simple polar se change alors en plaidoyer, et Friedkin va résolument au bout de son idée. Sacrifiant les scènes avec Karen Allen, qui l'intéressent peu, oubliant pratiquement sa trame policière, il préfère s'attarder sur les rapports entre homos, et sur l'embringuement de Pacino dans ce monde. Chapeau bas. Le film est souvent proche d'un De Palma grand cru, dans cette thématique pointue du regard, dans cette ambiguité entre regardant et regardé. Et il y a même quelques idées surréalistes (un flic à poil qui vient tabasser un témoin au sein du commissariat) qui finissent de placer Cruising dans le haut du panier des films sulfureux. Grande réussite.
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par Olivier Nicklaus, Marie Bigorie & Benoît Smith, Shangols publié dans : FILMS : Les Toiles Roses communauté : Gay-friendly
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