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Mercredi 31 octobre 2007
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Fiche technique :

Avec Grégoire Colin, Michel Subor, Denis Lavant, Nicolas Duvauchelle, Dan Herzberg et Gianfranco Poddighe.
Réalisation : Claire Denis. Scénario : Claire Denis et Jean-Pol Fargeau. Images : Agnès Godard. Montage : Nelly Quettier. Son : Jean-Paul Mugel. Musique : Eran Tzur.
Durée : 90 mn. Disponible en VF.




Cliquez ici pour visionner un court trailer

Résumé :

Djibouti, an 2000, l’adjudant-chef Galoup mène ses légionnaires avec enthousiasme sous l’œil bienveillant du capitaine Forrestier. Débarque une nouvelle recrue, le jeune et mystérieux Sentain... Cette aventure, au sens premier du terme, s’inscrit dans le récit au passé par l’intermédiaire du journal intime de Galoup, exilé à Marseille, exclu de la Légion à cause d’une faute de commandement, une désobéissance qui a consisté à mettre en danger le soldat Gilles Sentain. Le film raconte cette histoire.
L’Eden perdu prend le visage de la légion, mais c’est aussi celui de la jeunesse et de la beauté forcément égoïste, aveugle et tentatrice. La beauté comme la jeunesse sont des utopies, des lieux qui n’existent que dans un autre temps, une autre configuration. Elles ne prennent corps que parce qu’elles sont à jamais inatteignables et que leur perte est une souffrance inextinguible. Elles manquent et sont recomposées sans fin par le travail masochiste de la mémoire. Ces carnets sont lus en voix off par le sous-officier qui se projette ainsi en quelque sorte le film de sa déchéance. Cette voix est presque la seule que l’on entend, tant sont rares les dialogues.


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L’avis de Bernard Alapetite :

Beau travail demande au spectateur un petit effort pour s’immerger dans ce film presque muet aux somptueuses et hypnotiques images, mais il sera récompensé de sa peine. Le scénario est la transposition très libre par Claire Denis et Jean-Pol Fargeau du Billy Bud (Gallimard) de Melville, de nos jours, dans le milieu de la Légion Étrangère à Djibouti. C’est un retour aux sources pour claire Denis avec ce film situé sur le sol africain, territoire de son premier long métrage : Chocolat en 1988. La référence au roman est renforcée par l’utilisation, comme musique du film, d’extraits de Billy Bud, l’opéra de Britten (livret de E. M. Forster). On reconnaît sans peine les homologues des personnage du roman de Melville. Le capitaine Vere devient Bruno Forrestier (Michel Subor), paternel mais inflexible. Claggart se transforme en Galoup (Denis Lavant), persuadé que dans chacun est tapi le mal, jaloux et amoureux (?) de Billy Bud, ici le soldat Gilles Sentain. Claire Denis n’est pas avare de références. Comme le clin d’œil cinématographique qui ressuscite le personnage disparu du  Petit soldat en donnant à Michel Subor le même patronyme qu’il avait dans le film de Jean-Luc Godard. Ainsi, le rôle est lesté de toute la mémoire de la guerre d’Algérie. Le petit soldat godardien a pris du galon, il est devenu commandant. Le sous texte se fait parfois un peu pesant, par exemple le nom du soldat : Sentain... Dans ce miroir sans tain (Lacan à nous !!), Galoup projette ses fantasmes et frustrations jusqu’à la folie. L’interprétation de Grégoire Colin est parfaite, comme toujours. Mais contrairement à la description du personnage qu’en fait Melville, il a plus de sensualité que d’angélisme, ce qui modifie le regard que l’on porte sur les personnages par rapport à ceux du roman. On peut penser que Galoup a été jadis, un peu comme Sentain l’est aujourd’hui, le favori de Forrestier et que sa haine pour le garçon vient qu’il ne veut pas partager « son » capitaine avec lui ; mais aussi que le garçon est le révélateur de son vieillissement, qui aura comme corollaire inexorable son exclusion de sa seule famille : la Légion.

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Toute la distribution est remarquable et l’on a la joie de revoir deux grands acteurs : Denis Lavant et surtout Michel Subor, bien trop rare sur les écrans (il est le méchant homo dans Le Rebelle de Gérard Blain). Mais je voudrais revenir plus particulièrement sur Grégoire Colin.

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Grégoire Colin est doublement un cas rare dans le cinéma. En effet bien peu d’acteurs ayant commencé leur carrière préadolescent sont toujours devant les caméras dix ans après. Il est encore plus rare qu’un acteur soit érotisé dès son premier rôle important (il était déjà apparu dans Le Silence d’ailleurs de Mouyal, l’année précédente) et cela préadolescent, en 1991, dans L’Année de l’éveil. Dans lequel, à 14 ans, il aguichait son moniteur de sport et se faisait déniaiser par la femme de celui-ci. La même année, on le retrouvait avec plaisir dans Olivier, Olivier d’Agnieszka Holland, en ancien prostitué qui se faisait passer auprès d’une famille pour leur fils, disparu des années auparavant. Puis ce sera entre autres La Reine Margot, Pas très catholique, Le Fils de Gascogne dans lesquels son potentiel érotique était mis sous le boisseau. En 1995, Grégoire Colin affolait déjà un militaire dans Fiesta de Boutron, en la personne de Jean-Louis Trintignant qui chargeait beaucoup son rôle de vieille ganache franquiste et pédéraste. Il était toujours aussi sensuel en frère, presque incestueux, dans Nénette et Boni ou dans La Vie rêvée des anges et bien sûr dans le Sade de Benoît Jacquot. Depuis sur les écrans, il a joué dans des films moins exposés comme en 2002 l’intéressant La Guerre à Paris de Yolande Zauberman.


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Beau travail
étant une sorte de ballet cinématographique, Claire Denis a mis à contribution le chorégraphe Bernard Montet qui a composé son « peloton » d’une hétérogénéité comparable à celle de la Légion. Il y a des acteurs, des danseurs, un chanteur d’opéra adepte des arts martiaux, et des hommes qui n’avaient jamais eu de contact avec le cinéma ou le monde du spectacle auparavant. Leurs origines ethniques sont elles aussi des plus diverses. Il y a des arabes, des français, des africains, un grec, deux italiens, un russe, un asiatique... Cette quinzaine d’acteurs constitue en quelque sorte la troupe du film.
La réalisatrice a construit tout son film sur un matériau que la plupart des cinéastes jugeraient trop ténu : gestes fugitifs, petits moments arrachés au temps, échappant presque entièrement à l’intrigue.

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La première grande idée du film est d’avoir trouvé un équivalent parfaitement melvillien à l’océan dans les paysages désertiques de sable, de rocs et de sel de la Corne de l’Afrique, magnifiquement photographiés par Agnès Godard, déjà responsable de la photographie de J’ai pas sommeil et sans doute le plus grand chef opérateur du cinéma français d’aujourd’hui. Elle a reçu le César 2001 de la meilleure photo pour le film. La minéralité tranchante de ces paysages forme un contraste saisissant avec les corps à demi nus des hommes offerts dans toute leur sensualité. Jamais au cinéma, depuis Leni Riefenstahl et Murnau, le culte du corps masculin n’avait été porté aussi haut. L’homosexualité latente est omniprésente; en cela Beau travail est fidèle à l’esprit de Melville dont elle irrigue toute l’œuvre.

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La seconde est d’avoir fait du film un ballet en demandant à un chorégraphe, Bernardo Montet, d’en quelque sorte co-diriger le long métrage. La caméra caresse les légionnaires lors de « danses » où l’expression corporelle remplace les dialogues. Le désir ne s’exprime que par demi mots et que par des regards volés à une hiérarchie militaire implacable, ce qui donne une espèce de ciné-poème sorti d’un carton à dessins ou d’un carnet de croquis, où les mots, les rythmes et les corps concourent à une sorte d’harmonie érotique. Beau Travail est avant tout une promenade sensuelle sur les corps de ces hommes éperdus d’ennui dans une lumière omniprésente et changeante. L'entraînement militaire se transforme en danse contemporaine, illustrant le désir homosexuel. On peut regretter que, contrairement à Tabou d’Oshima avec lequel Beau travail partage bon nombre de thèmes et de partis pris esthétiques, le film reste du côté de la contemplation, du désir, du non-dit, du non résolu. Contrairement  au film japonais qui aborde l'homosexualité frontalement en la considérant de manière à la fois franche, ironique et tragique, Beau Travail ne franchit jamais le seuil de l'explicite et de l'avoué. Le film est aussi consumé par l’espace dans une sorte d’extase sereine : chaque corps, animé ou non, chaque image de ciel, chaque centimètre carré de terre brûlée par le soleil y prend une étonnante densité. Claire Denis sait ce qu'il y a montrer (ou pas). C’est finement ciselé, poli par la précision des cadrages, des mises en scène. Dans l’enchevêtrement des monologues si brefs, on pense souvent à des aphorismes, à des haïkus tragiques. Il y a même des passages mystiques avec un zeste de kitsch géographique...

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Le film adopte le point de vue même de la Légion, qui se vit comme une sorte de cocon. Hommes, veufs de la guerre, qui évoluent en marge du monde colonial qu’ils côtoient quotidiennement, mais qui ont perdu leur utilité et leur identité. Tout conduit au complet abandon physique qui conclut Beau travail.

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Le film est à l’origine une commande d’Arte, initiée par Pierre Chevalier alors responsable des fictions de la chaîne. Claire Denis n’a reçu aucune aide de la Légion, bien au contraire. Notamment parce que dès l’arrivée de l’équipe à Djibouti, une rumeur a couru comme quoi le film serait un porno pédé ! Dans la Légion, la terreur paranoïaque de l’homosexualité est très présente et d’une grande violence. La plus grande injure du légionnaire est « schmoul », c’est-à-dire « pédé » !
France Télévision a édité le DVD, avec en bonus le commentaire de Claire Denis, Denis Lavant et Bernard Montet.

Pour plus d’informations :

 

par Bernard Alapetite publié dans : FILMS : Les Toiles Roses communauté : Gay-friendly
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Mercredi 31 octobre 2007
par Daniel C. Hall publié dans : VIDEOS : Les Pubs Roses communauté : Gay-friendly
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Mardi 30 octobre 2007
KIMLOGOGF-copie-1.png
Huitième article de notre série. Steven Carrington, Matt Fielding, Xéna, Jack McPhee, Willow Rosenberg, Will Truman, Brian Kinney, Shane McCutcheon... Si vous ne voyez pas le point commun, c'est que vous n'avez pas la télé ! Par notre collaborateur : Kim, 31 ans.

Les préjugés viennent souvent d’une mauvaise information sur l’homosexualité. La mauvaise information découle d’une absence d’instruction (l’absence d’éducation et de prévention par exemple), mais aussi d’un manque de débats qui peuvent démolir les préjugés et les réticences à partir d’arguments. Si les préjugés et les réticences ont diminué, c’est qu’il y a eut soit information, soit débat, ou les deux. Vous remarquerez que je saute le mot prévention : c’est intentionnel, car c’est actuellement encore trop embryonnaire, mais nous y reviendrons dans un autre article.
Pour avoir débat contradictoire, il faut avoir en face de soi une personne ne disposant pas de préjugés homophobes. Or, au départ, dans une société homophobe, ce sont principalement les victimes d’homophobie qui pourraient en discuter et en débattre. Mais cela revient à se dévoiler. Or, dans une société homophobe, la tendance est plutôt de rester caché ou en tout cas de rester discret pour éviter cette homophobie. C’est un instinct de survie. Mais pour le coup, cela provoque un manque d’interlocuteur, en dehors des militants affichés. La baisse des préjugés ne vient donc pas en premier lieu de la rencontre et du dialogue avec des personnes luttant contre l’homophobie.
Donc, il faut regarder du côté de l’information. Pour être efficace, la transmission de l’information doit être facilement accessible, massive, suffisamment longue pour capter l’attention, et continue, voir répétitive.
Où la population peut-elle s’informer ? Il y a les livres et les journaux bien sûr. Mais surtout la télévision, car elle est le premier média de masse, de par sa quasi-gratuité, sa présence dans la quasi-totalité des foyers, et de par l’absence d’effort à fournir pour accéder à l’information (eh oui, pas d’effort de lecture à faire !).
Mais où se transmet l’information à la télévision ? Dans les journaux télévisés ? Dans l’article précédent, nous avions vu que les reportages duraient en moyenne deux à trois minutes. C’est donc trop court. Dans les magazines et les talk-shows ? Ils sont suffisamment longs pour retenir l’attention, mais le traitement de l’homosexualité est irrégulier.
En fait, le format de télévision à la fois long et fréquent qui peut traiter de l’homosexualité est … la série télévisée. Si celle-ci possède au minimum un personnage gay ou lesbien, elle permet au téléspectateur chaque semaine de voir ce qu’est l’homosexualité (ou en tout cas ce qu’on en montre), et donc en partie inconsciemment de s’informer, ce qui peut permettre de défaire les préjugés et les réticences envers l’homosexualité.
Ainsi, nous allons voir que les séries télévisées ont grandement participé à l’évolution des mentalités. Car il y a un quart de siècle, l’homosexualité était totalement absente du petit écran : il faudra attendre en France l’année 1982 pour voir un rôle d’homosexuel à la télévision ! Mais à partir de cette date, la machine vers plus de visibilité sera lancée ! Et de par là même la machine à informer. Modestement, bien sûr, mais suffisamment pour donner une autre image de l’homosexualité, plus visible, plus affichée, plus positive.
A partir de l’apparition du premier personnage gay à la télévision française, on assista à une triple évolution de la présence des personnages gays et lesbiens dans les séries télévisées, à la fois quantitative, qualitative, et segmentaire, qui se fera en quatre étapes.

1982-1983 : L’apparition des premiers personnages gays à la télévision.

La visibilité gay apparait vers les années 1982-1983. C’est en 1982 qu’apparait le premier personnage gay, Kitt Mainwearing, dans la série « Dallas » sur TF1. Il est un riche héritier de la famille Mainwearing, et accepte de se marier avec Lucy Ewing, la nièce de JR. Mais se rendant compte que Lucy Ewing l’aime vraiment, il décide de lui révéler son homosexualité et de rompre les fiançailles pour ne pas la rendre malheureuse. Il n’apparait que dans un épisode, mais c’est un début. Il faudra attendre l’année suivante, soit 1984, pour que soit diffusée sur FR3 la série « Dynastie » qui possède le premier personnage gay récurrent, Steven Carrington, appartenant pleinement à la distribution.

Document 1

Pour avoir une image en grand format, cliquez sur la miniatiure ci-dessous :


1983-1996 : les débuts de la visibilité.

Le personnage Steven Carrington sera pendant une décennie la seule véritable référence gay sur le petit écran. Et quelle référence : mal accepté par son père, ses petits amis ont une fâcheuse tendance à mourir, censure des gestes d’affection … Bref, même si Steven peut attirer la sympathie, on ne peut pas dire qu’il vit une vie joyeuse et ouverte. Il donnera à de nombreux parents téléspectateurs l’image qu’être homosexuel ne conduit pas spécialement au bonheur et rend la vie plus difficile qu’autre chose. Et ce, jusqu’en 1990, date de la fin de la dernière saison de la série en France. Il faut dire que peu d’autres personnages gays apparaitront entretemps.
En 1984 est diffusée sur la chaine Canal + la sitcom américaine « Soap » (1977-1981). Cette sitcom délirante, vaudevillesque, burlesque, et subversive, parfois poussant jusqu’à l’absurde, racontait l’histoire de deux familles, les Tate et les Campbell, et brisait énormément de tabous : majordome irrespectueux, prêtre qui se marie, mari volage, etc…. L’un de ces tabous fut la présence d’un personnage ouvertement gay : Jodie Dallas, interprété par Billy Cristal. Durant la première saison, il a pour petit ami le quaterback Dennis Phillips, mais celui-ci préfère rompre pour éviter que leur liaison s’ébruite. La série ne rencontrant pas de succès, Canal + interromps la diffusion … ce qui n’est pas plus mal vu ce qui arrive à Jodie par la suite : remise en cause de son homosexualité, volonté de changer de sexe, puis hétérosexalisation puisqu’il sortira avec Carol David, et même se fiancera avec Maggie Chandler. Bref, Jodie est un personnage maltraité de bout en bout par les scénaristes qui en font un inconstant. Dommage. Quoiqu’il en soit, cela entretient dans la tête du téléspectateur qu’un gay peut devenir hétérosexuel avec un peu de bonne volonté.
En 1989, toujours sur Canal +, est diffusée la série britannique « Allo Allo » (1982-1989). Ce chef d’œuvre d’humour anglais raconte comment durant la Seconde Guerre Mondiale, en zone occupée par les nazis, René Artois, un tavernier Français, tente de survire en travaillant pour la résistance, notamment en cachant deux parachutistes anglais complètement perdus ne pouvant renter chez eux, tout en collaborant à moitié avec l’occupant nazi, plus occupé à essayer de retrouver le tableau de « La Madone aux gros roploplos » qu’à traquer les résistants, et tout ceci en tentant de voir ses maîtresses sans se faire remarquer par sa femme Edith. Dans cette joyeuse et loufoque distribution, on trouve le lieutenant Hubert Gruber, un allemand donc, occupant de son état … et follement amoureux de René (qui décidemment à beaucoup de succès). Plutôt du genre sensible, pas franchement violent et autoritaire, légèrement efféminé. Finalement très sympathique, mais malheureux en amour car son objet de désir ne lui répondra jamais, hétérosexualité oblige, il est ici utilisé à des ressorts comiques. Comme tous les autres personnages de la série, car vous aurez devinez qu’il s’agit ici d’une comédie. Mais son principal ressort comique reste son amour impossible envers René, et tous les services qu’il peut lui rendre pour essayer d’obtenir discrètement ses faveurs. Il reste donc un personnage asexué condamné à ne pouvoir trouver l’amour.
En 1991, Canal + toujours diffuse le dessin animé « Les Simpsons » (1989). Subversif, critique, cette série toujours en cours montre le personnage de Waylon Smithers, l’homme de main du richissime Charles Montgomery Burns, dont il est secrètement amoureux. eh oui, car si des indices nous montrent bien qu’il est gay, tout n’est au départ que sous-entendus. En tout cas il reste un personnage « in the closet », au placard.
Dans « Une famille formidable » (1992), cette série française qui tous les deux-trois ans nous offre trois épisodes d’une heure trente nous contant les aventures du couple Catherine et Jacques Beaumont et de leur famille, montre le personnage gay d’Alexis qui fait son coming-out à son meilleur ami Nicolas Beaumont, fils ainé du couple phare de la série. Si Alexis est bien accueilli par la famille Beaumont, et qu’il se met en couple, montrant une image du bonheur, le problème est que l’on reste sur un cliché : car Alexis est en couple avec un homme bien plus âgé que lui. L’idée de l’homosexuel qui préfère les jeunes reste ancrée … et continue de se transmettre aux téléspectateurs.
Bref, pendant une dizaine d’années, la présence de l’homosexualité à l’écran reste rare, et conforte toujours les clichés, voire les renforce.

La réapparition significative de personnages gays se fait au dans les années 1990’, notamment dans des séries à succès. Ainsi, en 1993, dans la sitcom « Roseanne » (1988-1997) diffusée sur M6, apparait le personnage de Leon Carp, le patron de Roseanne justement. Rien d’étonnant là encore car cette sitcom était très subversive pour l’époque, brisant elle aussi beaucoup de tabous. Leon Carp est un personnage secondaire, qui n’apparait pas dans tous les épisodes, mais suffisamment régulièrement pour être récurrent et marquant, d’autant qu’il s’affiche ouvertement homosexuel, et connaitra plusieurs histoires de cœur. Il est intéressant de voir qu’en plus le personnage permet aux autres personnages de parler parfois d’homosexualité. Ainsi, un jour que Dan, le mari de Roseanne, organise une partie de cartes dans la cuisine avec des amis à laquelle arrive et participe à l’improviste Léon, lorsque ceux-ci apprennent son homosexualité, un lourd silence s’installe… La conversation a du mal à être relancée. Le départ rapide de Léon soulage quelque peu le groupe de joueurs, ce qui ne passe pas inaperçu de l’œil de Jackie Harris, la sœur de Roseanne. Celle-ci lui reproche son attitude, et lui demande ce que cela lui ferait si l’un de ses enfants était homosexuel. Tout ce qu’il trouve à dire est qu’il ne préfère pas y penser et que cela n’arrivera pas. Lorsque Jackie réinsiste, il redit fermement les mêmes propos, à la limite de l’énervement. Cette scène, aussi réaliste soit-elle, mais violente, montre bien pour le spectateur lambda que l’homosexualité d’un enfant n’est pas désirée … ni forcément désirable pour un nombre important de personnes à l’époque.
Mais c’est surtout en 1994, sur TF1, qu’est diffusée la série « Melrose place » (1992-1999), où apparaît le personnage de Matt Fielding. Là, c’est un des personnages principaux de la distribution. C’est donc un tournant. Mais pourtant il restera un personnage « clean », alors que la série était quand même assez trash puisque tout le monde couchait avec tout le monde : peu de petits-amis et rarement pour longtemps, comme ce militaire qui se découvrait gay et n’a pas osé rester avec lui (durée = deux épisodes), des baisers censurés … Bref, un condamné au célibat. Et lorsqu’enfin on pense qu’il trouve l’amour et engage une relation sérieuse avec un autre homme, on apprend que celui-ci avait monté toute une machination pour faire accuser Matt du meurtre de sa femme (bon, en même temps, là, c’est vraiment du Melrose Place).
Toujours en 1994, toujours sur TF1, la sitcom « Les filles d’à côté » d’AB production est diffusé en semaine en accès prime time. C’est dans cette série que marquera pour une génération entière l’image de la « folle ». Gérard, le prof de gym qui tient la salle de sport au sous-sol de l’immeuble, est un homme très musclé, qui s’habille moulant et montre ainsi toujours ses muscles … mais beaucoup considère qu’il n’est pas très viril car il est très maniérée, a toujours le petit doigt en l’air, une voix très aigüe surtout lorsqu’il pique une colère ou une crise d’angoisse... Bref vous l’aurez compris, Gérard est une gym-queen efféminée. Qui plus est complètement asexué (aucun petit ami en vue à l’horizon, rien). Le personnage, certes, éminent gentil et plutôt populaire, va marquer durablement les esprits en renforçant les clichés homophobes…

La visibilité des lesbiennes sera plus tardive. Il faudra attendre 1996 pour voir apparaitre les premiers personnages lesbiens, elles-aussi dans des séries à succès. Eh oui, le sexisme existe aussi à la télévision. Sur TF1 apparait la série « Xena, la princesse guerrière » (1995-2001), où l’on voit deux femmes, Xena et Gabrielle, vivre à travers leurs aventures une profonde amitié, mais avec tant de sous-entendus que les personnes équipées d’un gaydar ont facilement reconnu des personnages cryto-lesbiens. Si dans les premières saisons, tout est dans le sous-entendu (plus difficile d’ailleurs à cerner dans la version française, tant le doublage a censuré des dialogues utiles pour comprendre leur relation, mais heureusement les regards ne trompaient pas), elles montreront leur amour vers la fin de la série.

La même année, sur Canal Jimmy, sont diffusés les premiers épisodes de la célèbre sitcom « Friends » (1995-2004), racontant l’amitié de Ross, Rachel, Joey, Chandler, Joey et Phoebe. Ross Geller doit se séparer de sa femme Carol qui est devenu lesbienne depuis qu’elle a rencontré Susan. Mais la séparation se fait lorsque Carol est enceinte de Ross ! Tous les trois décident que l’enfant, qu’ils appelleront Ben, sera élevé par Carol et Susan, et Ross restera présent et disponible pour son fils. Il s’agit ainsi non seulement de la première présence de lesbiennes à l’écran, mais en plus en couple, et qu’y plus est, faisant l’expérience de l’homoparentalité ! Homoparentalité plutôt réussi visiblement car Ben, en grandissant au fil des saisons, ne montrera pas de questionnement sur sa situation familiale. Il fut un moment question de créer un spin-off (série dérivée) centré sur ces personnages secondaires mais à la trame bien construite. Mais le projet n’eut pas de suite. Quoiqu’il en soit, ce couple lesbien, heureux en ménage et parents, est montré à la France entière face au succès de la série dès son passage sur France 2 deux ans plus tard.

Document 2

1996-2003 : la phase de l’affirmation

Après cette période de début de visibilité (entre 1982 et 1996 donc), la seconde moitié des années 1990’ voit la multiplication des séries télévisées ayant son ou ses personnages homosexuels. Désormais, c’est une période de profusion de l’offre de personnages gays et lesbiens à la télévision, aussi bien dans des rôles d’apparition que des rôles secondaires et surtout principaux. Tous les ans, au minimum trois nouvelles séries apparaissent sur les écrans avec au moins un personnage gay ou lesbien récurrent, le pic étant en 2001 avec douze séries recensées. Bref, il y a du choix. Cette profusion donne au téléspectateur lambda l’idée que les personnes LGBT existent, sont nombreuses et loin d’être une minorité invisible, et aux personnes LGBT isolées, particulièrement les plus jeunes en quête d’identité et de modèles, qu’elles ne sont pas seules.
Mais l’évolution est aussi qualitative : il ne s’agit plus seulement de multiplier les personnages gays et lesbiens, il s’agit de les développer, de les rendre plus consistants, et de par là même plus réels, plus proche de la réalité. Et donc de leur faire vivre de réelles histoires de cœur. Ainsi, la phase comprise entre 1996 et 2003 correspond à une période d’affirmation, c'est-à-dire une période où, contrairement à la précédente, les personnages gays et lesbiens vivent heureux, sans contrainte, ni tabou.
Chez les personnages gays, une série va apporter sa révolution : c’est « Oz » (1997-2003), la série américaine sur l’enfer carcéral. Diffusée sur la chaine Série Club qui s’en servit comme produit d’appel avec succès dès 1998. Cette série suit dans la prison d’Emerald City toute une série de prisonniers qui vivent dans une ambiance de répression des gardiens, de drogues, de violence et de meurtres, de viols. On suit notamment le personnage de Tobias Beecher, notre candide qui va découvrir l’horreur de l’univers carcéral. Dès le premier épisode, il est emprisonné pour meurtre involontaire par conduite en état d’ivresse. Il est accueilli par Vern Schillinger, un nazi qui va rapidement en faire son objet sexuel. A force de viols, Tobias finit par se révolter et à humilier Schillinger au plus haut point en lui déféquant sur le visage. Dès lors, Vern n’attend que sa vengeance. Il fait appel à un ancien de ses « protégés », Chris Keller, qui est chargé de le charmer pour gagner sa confiance, pour ensuite le briser psychologiquement. Ce travail d’approche va largement réussir, et se conclure par une scène de baiser mémorable (qui conduira d’ailleurs Chris en cellule d’isolement). Tobias tombant finalement amoureux de Chris, la supercherie est démasquée : abasourdi, il ne peut se défendre contre Vern et Chris qui lui brisent les bras et les jambes. La vengeance de Vern est totale car Tobias est totalement dévasté physiquement et moralement. Mais Chris regrette sa trahison envers Tobias… Ceci n’est que le début de la complexe histoire d’amour, de sexe, et de haine qui va lier les deux personnages. C’est ainsi que pour la première fois on verra à la télévision un baiser entre homme sans censure, et même avec passion, mais aussi des relations sexuelles entre hommes (même si la plupart du temps il s’agit plutôt de viols). Une telle liberté de ton ne fut possible que parce que cette série fut produite par la chaine du câble américaine payante HBO. D’ailleurs, à dire vrai, il ne s’agit pas seulement d’un baiser gay : il s’agit en fait d’un baiser bisexuel ! Tobias était avant un mari et père de famille, mais il devient bisexuel en tombant amoureux de Chris. Quand à Chris, même s’il a été marié à plusieurs reprises, il avait déjà eut des relations homosexuelles, certes en prison, puisqu’initié par Vern, mais aussi à l’extérieur (même si pour le coup il est aussi devenu un meurtrier homophobe… le personnage est très complexe et inquiétant, mais fascinant). Une série innovante et inégalée, mais uniquement visible sur le câble/satellite à l’époque.
Pour le grand public ne disposant pas du câble/satellite, il faudra attendre 2001 pour voir un personnage gay s’affirmer. Dans la série américaine pour adolescents « Dawson » (1998-2003), qui raconte les amours et amitiés d’un groupe d’amis dans la petite ville de Capside, le personnage de Jack McPhee apparait durant la saison 2. Le personnage avait déjà fait grand bruit lorsqu’il fit son coming-out dans la série. La première fois en plein cours, de manière forcée, parce que son professeur de littérature, qui avait donné comme devoir de rédiger un poème, le força à le lire devant toute la classe : sauf que le poème contenait ses confusions et ses troubles envers les garçons. La seconde fois à son père, dans les cris et les larmes, mais bouleversant. Ces deux épisodes furent très commentés, et touchèrent de nombreux jeunes téléspectateurs, mais particulièrement des gays et lesbiennes, dont certains firent leur coming-out sitôt après avoir éteint la télévision. Et bien dans la saison 3, il finit par tomber sous le charme d’un jeune garçon prénommé Tobey et échangent un baiser … en gros plan, sans coupe ni censure. Une première à heure de grande écoute. Il est dommage que le personnage de Jack McPhee fût mal construit après le départ du scénariste Kevin Williamson. Il n’y aura que des histoires d’amours chastes, le plus souvent conclus par un baiser au final de la saison … avant que la liaison ne se termine. Bref, si le personnage de Jack McPhee a ouvert des portes, il ne les a pas ouverte en grand. Frustrant.
Comme précédemment, les personnages lesbiens qui s’assument apparaissent plus tardivement. Lorsque le coming-out de l’actrice Ellen DeGeneres, aussi bien dans la vrai vie que celui de son personnage Ellen Morgan dans la sitcom éponyme « Ellen » (1994-1998), fait un battage médiatique qui réussit à traverser l’Atlantique en 1997, alors même que l’actrice et la série sont totalement inconnue, la chaine RTL9 décide d’acheter la série qu’elle diffusa en 1999. Ellen Morgan devient alors le premier personnage principal lesbien officiellement out (contrairement à Xena et Gabrielle dans « Xena la princesse guerrière qui en sont encore restées au crypto-lesbien). Toutefois son impact sera très limité en France, car d’une part c’était sur le câble/satellite, d’autre part elle a fait peu d’audience (la preuve, elle ne sera pas rediffusée). Qui plus est, même si ce personnage s’affirme lesbienne après un coming-out tonitruant dans une salle d’aéroport avec micro, les scénaristes vont ensuite lui écrire des histoires d’amour maladroites … avant qu’elle ne ressorte avec un garçon. Bref, un coup pour rien.

Les choses vont en fait bouger en France avec une autre série, populaire celle-ci. La série américaine pour adolescent « Buffy pour les vampires » (1997-2003), diffusée sur Série Club et M6, ira plus loin. La série raconte les aventures de Buffy Summers - l’Elue - la Tueuses de vampires, et de ses amis du scooby gang, dont fait partie Willow Rosenberg. Durant la saison 4, s’initiant à la magie, elle tombe sous le charme d’une autre magicienne : Tara Maclay. Après des interrogations sur ces sentiments (son ancien amour, Oz, était un garçon), Tara accepte ses sentiments et toutes deux échangent un baiser, là encore en gros plan, ni coupe, ni censure. Il s’agit du premier baiser lesbien sur une grande chaine française. Et ce qui est mieux encore par rapport à Jack McPhee de « Dawson », c’est que leur relation durera et sera très visible, surtout durant la saison 6, où leur liaison sera affichée, pleine de mots tendres et de gestes d’affection. La mort de Tara à la fin de la saison 6 fera pleurer plus d’un(e) adolescent(es). La même série franchira encore une nouvelle limite, la dernière possible peut être, en mettant dans la saison 7 en 2003 une relation physique entre Willow et Kennedy, sa nouvelle amante. On attend toujours l’équivalence pour une scène gay dans une série à grande écoute !
Ainsi, cette phase d’affirmation a été une phase d’amélioration qualitative de la représentation de l’homosexualité sur le petit écran. Car s’il l’on récapitule, on représentait au début les homosexuels plutôt de la façon suivante:
- caricaturaux, efféminés (Gruber dans « Allo Allo », Gérard dans « les filles d’à côté », John Irvin dans « NYPD Blues, Jack McFarland dans « Will and Grace », Philippe Gatin dans « Camera café » notamment)
- changeant tout simplement de sexualité aussi facilement que l’on peut dire ouf (Steven Carrington de « Dynastie », Jodie Dallas de « Soap », Ellen Morgan dans « Ellen »...)
- souvent célibataires (Matt Fielding au début dans « Melrose Place », Gérard dans « les filles d’à côté », Will Truman pendant de nombreuses années dans « Will and Grace », Carter Heywood dans « Spin City », etc…)
- malheureux en amour (Steven Carrington dans « Dynastie » et ses petits amis qui ont une fâcheuse tendance à mourir ; ou Matt Fielding dans « Melrose Place »…)
- s’ils avaient des petits amis, on ne montrait quasiment jamais de sexualité ou de gestes affectueux avec un partenaire (Steven Carrington, Matt Fielding, Gérard, Will Truman, Jack McPhee dans Dawson, etc…)
- généralement seul homo dans leur environnement amical et familial
- généralement un mec (les lesbiennes, çà n’existe pas voyons)
- parfois suicidaires (Gaël dans « La vie devant nous »)
Enfin bref, pas de quoi forcément sauter de joie. Ni de contredire les préjugés. Pourquoi croyez-vous que des parents pensent que leur enfant risque d’être malheureux lorsque celui-ci/celle-ci a fait un coming-out ? Parce que c’est la télévision qui le dit voyons !

Heureusement, les choses changent progressivement pour montrer :

- la parité : oui enfin les lesbiennes prennent une plus grande place
- des coming-out
- des couples, qui s’embrassent voire font l’amour en plus (Carol et Susan dans « Friends », Willow Rosenberg et Tara, puis Kennedy dans « Buffy », David Fisher et Keith Charles dans « Six feet under », Dylan ou Alex et Paige dans « Degrassi », Thomas et Nicolas dans « Plus belle la vie », Laurent Zelder avec ses compagnons successifs dans « Avocats et associés », Alex et ses compagnons successifs dans « Et Alors ? », etc…)
- on commence même à mettre des personnes de couleurs (Keith dans « Six feet under », Original Cindy dans « Dark Angel »…)
- et même l’homoparentalité (Carol et Susan dans « Friends », David et Keith dans « Six Feet Under », Lindsay et Mélanie dans « Queer as folk US »…)
Cette meilleure représentation, où ils sont désormais traités comme les autres personnages, permet de faire changer les mentalités en brisant les préjugés (les pds sont des malades, pervers et malheureux…) : c’est en bonne partie ainsi que les gays et les lesbiennes ont conquis par l’effort de scénaristes une image moins caricaturale et plus « normalisée » au sein de la société. D’autant plus que cela permet de donner des modèles pour les jeunes générations encore marginalisées par le manque d’éducation ou de prévention. Ainsi, la multiplication des personnages gays et lesbiens à la télévision suit l’évolution de la tolérance et de leur acceptation dans la société.

Et demain ? Vers la segmentation ou l’intégration ?

Il ne faut toutefois pas idéaliser ce qui vient de précéder. Les gays et les lesbiennes peuvent désormais être traité de manière égale aux autres personnages, vivre des histoires d’amour et de sexualité, s’embrasser à l’écran, certes. Les tabous sont donc tombés. Mais de là à dire qu’ils se sont généralisés serait abuser. C’est bien pour cela que l’histoire d’amour entre Andrew Van de Camp et Justin dans la série « Desperate housewives » (2004) déchaine de telles réactions : parce que cela reste relativement rare, surtout dans une série à grosse audience. C’est bien à partir de cette frustration de ne pouvoir avoir plus régulièrement ce type d’histoire et de traitement qu’ont commencé à émerger des séries se concentrant sur des personnages gays ou lesbiens et leurs histoires. C’est en 1999 qu’apparaissent deux séries de ce type.
La chaine Canal + diffusa en 1999 la série britannique « Queer as folk » (1999-200). Elle raconte l’histoire d’un triangle amoureux composé de Nathan, jeune gay de 15 ans qui découvre le quartier gay de Manchester et tombe follement amoureux de Stuart, un adulte dont la principale satisfaction est de plaire, ce qui lui permet de collectionner les conquêtes d’un soir, dont Nathan, qui s’avère beaucoup plus collant qu’il ne l’aurait penser. Vince vient compléter ce trio : c’est le meilleur ami de Stuart, lui aussi gay, mais beaucoup moins confiant en lui, ce qui ne lui permet pas d’avoir beaucoup de succès et explique aussi en partie son célibat. De toute façon, son cœur est en fait déjà pris car il n’ose s’avouer qu’il est amoureux de Stuart. Pour la première fois à l’écran, une série racontait uniquement des histoires gays. Elle était aussi beaucoup plus crue, puisqu’elle contenait des scènes de baiser et de sexe nombreuses et non censurées. Bref la série rendait visible ce qui ne pouvait être vue ailleurs.
Le succès de la série allait progressivement s’essaimer. Une version américaine, « Queer as folk » (version US donc), débarque elle aussi sur Canal + dès 2002. Son succès encourage la programmation d’autres programmes exclusivement gays ou lesbiens qui vont se multiplier à partir de 2005 : pour l’instant on compte « The L world » (2004), « Dante’s cove » (2005), et « Noah’s arc » (2005-->). Mais ces séries ne sont diffusées que sur des chaines payantes, Canal + ou Pink TV. De ce fait, elles ne sont pas visibles par une très grande partie de la population et ne permettent pas de changer les mentalités. Il s’agit donc de séries ayant pour but de satisfaire un public homosexuel, et non populaire. Voilà pourquoi on peut parler de segmentation … et certains diront même de repli identitaire, ce qui n’est pas forcément souhaitable. Tout dépend en fait de la volonté de chaines nationales de diffuser ce type de programme … à une case horaire descente. La diffusion en 2006 de la série « Queer as folk version UK » sur M6 après minuit montre pour l’instant leurs réticences : la sexualité gay affichée fait encore peur (en même temps les scènes de sexe sont assez « chaudes ».) La question est posée : les séries gays peuvent-elles en même temps répondre aux désirs des gays et des lesbiennes de se voir mieux représenter tout en restant grand public ?
Le deuxième type de série qui apparait en France en 1999 est la série « multi sexuelle ». Sur la chaine Téva débarque la série américaine « Les chroniques de San Francisco » (1994-2001), adaptation de l’œuvre d’Armistead Maupin. La série raconte les aventures des habitants d’une résidence tenue par Mme Madrigal (une transsexuelle) : Mary Ann et Brian sont hétérosexuels, Michael « Mousse » est gay, Mona bisexuelle … Bref toutes les sexualités et tous les genres sont présents. La série permet de suivre leurs histoires sentimentales … tout en évitant de montrer trop de nudité. Elle est donc plus grand public.
Ce type de série va elle aussi se multiplier et débarquer confidentiellement à la télévision française : en 2001 est diffusée sur Canal Jimmy la série britannique « Metrosexuality » (2001) ; la série britannique « Tinsel town » (2000-2001) arrive sur la même chaine en 2005 ; l’année 2005 voit aussi arriver la série canadienne « Bienvenue à Paradise Fall » (2001-2004) et la série américaine « Godiva’s » (2005-->) sur Pink TV. Ces séries vont ainsi montrer toutes les formes possibles de sexualité, et notamment la bisexualité jusqu’ici sous représentée. Ces séries sont en général construites pour être regardées par un large public … même si elles ne l’ont pas forcément trouver, en tout cas en France, soit au vue de leur chaine ou de leur horaire de diffusion, soit à cause de leur qualité scénaristique, voir les trois. L’amorce est en tout cas en route, d’autant qu’au Royaume-Uni est en train de naitre le phénomène « Torchwood » (2006), encore inédit en France.
« Torchwood » est un spin-off (série dérivée) de la populaire série britannique « Dr Who ». Torchwood est le nom d’un institut secret créé par la reine Victoria au 19e siècle pour lutter contre les phénomènes étranges ou extraterrestres (une conséquence de la rencontre avec le docteur Who – ah oui, pour ceux qui ne connaissent pas, ce docteur peut voyager dans le temps). La série se concentre sur l’une de ses cellules basée à Cardiff. Elle est composée de 5 membres : le chef de la cellule, soit le capitaine Jack Harkness (un ancien criminel qui s’est reconvertit grâce à Rose dans « Dr Who », ouvertement bisexuel), qui dirige les membres Gwen Cooper, Owen Harper, Toshiko Sato et Ianto. En fait, dans cette série, tout le monde est plus ou moins bisexuel. Les scénaristes se sont amusés à dessiner des relations multiples entre les différents personnages, aussi bien hétérosexuelles qu’homosexuelles.
Ainsi, lors d’une conversation entre quatre membres de l’équipe pour savoir qu’elle était la sexualité du capitaine Jack, Toshiko le décrit parfaitement comme étant quelqu’un que se taperait n’importe qui du moment que la personne est suffisamment belle. Toshiko est plus ou moins attirée par Owen, mais a aussi eut une relation sexuelle avec Marie, une fille venue du passé dans l’épisode « Greeks bearing gifts ». Dans l’épisode « Everything changes », Owen Harper séduit une femme dans un bar à l’aide d’un spray, une technologie extraterrestre qui rend la personne en face dingue de vous. Sauf que cette femme a déjà un petit ami, qui, pas content, les rattrape et le menace de lui casser la figure. Pour s’en tirer, Owen utilise le spray … pour charmer l’agressif petit ami ! Mais surtout, et c’est ce qui passionne le public outre-manche, Ianto est montré dans une relation hétérosexuelle avec Lisa, l’amour de sa vie, qu’il tente de ressusciter dans l’épisode « Cyberwoman », mais engage progressivement une relation avec le Capitaine Jack, d’abord par des allusions sexuelles (dans l’épisode « They keep killing Suzy », Ianto fait des avances très coquines à Jack en proposant d’utiliser une montre capable de jouer avec le temps) puis plus clairement (comme la scène du baiser final entre eux deux dans « End of days »). Ce type de série montre en fait l’intégration de toutes les sexualités pour la première fois dans une série populaire et grand public (ce n’est pas là qu’il faut aller voir de la nudité) : elle les banalisent, les romancent même, et permettent de faire effondrer des préjugés basés sur l’orientation sexuelle. Les fans français attendent sa diffusion à la rentrée sur Europe2TV.

Pour conclure

Ainsi, en l’espace de deux décennies, l’homosexualité dans les séries a profondément évolué vers une amélioration quantitative et qualitative. Cette évolution accompagne la progression de la tolérance et de l’acceptation de l’homosexualité en France, même si elle reste difficile à évaluer. On peut bien évidemment poursuivre le même raisonnement avec le cinéma, la littérature, la publicité, la téléréalité, la musique, etc…
Il se profile actuellement deux voies pour la présence de personnages gays et lesbiens affirmés dans les séries télévisées. La première est la voie de la segmentation, qui s’est développée en même temps que les chaines gays : on montre plus, on montre même parfois tout, ce qui n’en font pas tous des séries grand public. La deuxième est la voie de l’intégration, ou toutes les formes de sexualité sont montrés sans voyeurisme pour un public populaire. Le futur nous dira ce qui se passera…
Dans notre prochain article, nous montrerons l’impact des séries télévisées sur le public gay et lesbien.


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Petite biographie
* Des articles sur la présence lesbienne à la télévision des écrans mauves « parce que la visibilité importe »
http://ecranmauve.canalblog.com/archives/series/p0-0.html
Un classement des 10 meilleures séries à présence lesbienne d’après l’univers-L
http://www.univers-l.com/top_ten_series_page1.htm
* Une liste extrêmement complète des séries ayant des personnages gays, lesbiens, bisexuels, transsexuels des années 1960’ à nos jours (en anglais)
David A. Wyatt, "Gay/Lesbian/Bisexual Television Characters”
http://home.cc.umanitoba.ca/~wyatt/tv-characters.html#1961
http://home.cc.umanitoba.ca/~wyatt/tv-char1970s.html#1971
http://home.cc.umanitoba.ca/~wyatt/tv-char1980s.html
http://home.cc.umanitoba.ca/~wyatt/tv-char1990s.html#1991
http://home.cc.umanitoba.ca/~wyatt/tv-char2000s.html#2001
* Une liste moins complète en français sur Wikipedia
- « Homosexualité dans les séries télévisées » 
http://fr.wikipedia.org/wiki/Homosexualit%C3%A9_%C3%A0_la_t%C3%A9l%C3%A9vision

* Des annuaires encyclopédiques plus généralistes
annuséries. com : http://www.leflt.com/annuseries/encyclopedie/
allo ciné : http://www.allocine.fr/

Liste des séries comprenant au moins un personnage gay ou lesbien récurrent utilisée pour réaliser les documents de cet article, classés par année d’apparition de la série ou du personnage en France. N’hésitez pas à dire s’il faut compléter cette liste (toutes les semaines je retrouve une série, alors…).
nom de la série (années de production) – nom du personnage.

Légende :
rouge : personnage caricatural, plein de clichés, utilisé à des fins comiques, et asexué. orange : personnage avec une tendance à l’hétérosexualisation, et/ou assumant mal sa sexualité, et/ou malheureux en amour. vert clair : personnage crypto gay ou dans le placard.  vert : personnage asexué, ou pour qui les scènes d’affection sont plus ou moins censurées. bleu : personnage traité à égalité avec les autres personnages série gaie : la série est centrée sur des histoires homosexuelles. Bref des séries gaies pour des gays. série multisexuelle : la série aborde des histoires homosexuelles, bisexuelles, hétérosexuelles. C’est l’apogée de la liberté sexuelle.

1983 Dynastie (1981-1988) – Steven Carrington
1984 Soap (1977-1981) – Jodie Dallas
1989 Allo Allo (1982-1994) - Lieutenant Hubert Gruber
1991 Les Simsons (1989 --->) – Waylon Smithers Jr ; Patty Bouviers (à partir de la saison 15)
1992 Une famille formidable (1992 -->) - Alexis (saisons 1 et 2), Nicolas (à partir de la saison 3)
1993 Roseanne (1988-1997) - Léon Carp (saisons 4 à 9)
1994 Dream On (1990-1996) – Mickey Tupper, Melrose place (1992-1999) – Matt Fielding, Absolutely fabulous (1992-2003) - Justin & Oliver, Les filles d'à côté (1993-1996) - Gérard, NYPD Blue (1993-2005) - Abby Sullivan (saisons 3 à 5), John Irvin (à partir de la saison 6).
1995 Angela 15 ans (1994-1995) – Rickie Vasquez
1996 La vie à cinq (1994-2000) - Ross, Friends (1994-2004) - Carol Willing & Susan Bunch, Xéna la guerrière (1995-2001) - Xéna & Gabrielle
1997 Dingue de toi (1992-1999) – Debbie Buchman & Joan Golfines (à partir de la saison 3), Profit (1996) – Roberta "Bobbi" Stokowski, Spin City (1996-2002) – Carter Heywood
1998 Les dessous de Veronica (1997-2000) - Josh Blair, Oz (1997-2003) – Tobias Beecher & Chris Keller principalement, Avocats et associés (1998-->) – Laurent Zelder
1999 Ellen (1994-1998) - Ellen Morgan, Chroniques de San Francisco (1994-2001) – Une grande partie de la distribution, Rude awakening (1998-2001) - Jackie, Sex and the city (1998-2004) – Stanford Blatch, Queer as folk UK (1999-2000) - Une grande partie de la distribution
2000 Buffy contre les vampires (1997-2003) - Willow Rosenberg (à partir de la saison 4), Tara Maclay (saisons 4 à 6), Kennedy (saison 6), Rhona (2000) - Rhona Campbell, Dawson (1998-2003) - Jack McPhee(à partir de la saison 2), Will and Grace (1998-2006) - Will Truman, Jack McFarland
2001 Bienvenue en Alaska (1990-1995) – Ron Bantz & Erik Hillman, Profiler (1996-2000) – George Findley (saison 4), Père malgré tout (1999) - Ford Lowell, Action (1999) - Stuart Glazer, Wendy Ward, TV Business (1999-2001) - Malcolm Laffley, Angel (1999-2004) - Lorne, Dark Angel (2000-2002) - Original Cindy, Son of the beach (2000-2002) - Kody Massengil, Ellen , Metrosexuality (2001) - Une grande partie du casting, Caméra café (2001-2004) - Philippe Gatin, Frédérique Castelli, Et alors ? (2001-2004) - Alex Stanton, Dan Parker (saisons 1et 2), Mark Wilde (saisons 2 et 3), Allen Rissbrook (saison 4) , Six feet under (2001-2005) - David Fisher et Keith Charles
2002 Urgences (1994-->) – Maggie Doyle, Kerry Weaver , South Park (1997-->) - M. Garrisson, Les condamnées (1999-->) – Denny Blood, Michelle « Shell » Dockly, Nicky Wade, Helen Stewart, Boston Public (2000-2005) – Jeremy Peter, Queer as folk US (2000-2005) – Une grande partie de la distribution, Macho man (2001) - Warren Fairbanks, Vern Limoso, La vie devant nous (2002) - Gaël Venturi et Constant de Courbel
2003 Edgemont (2000-2005) – Shannon Ng, Bob and Rose (2001) - Bob Gossage, The Shield (2002-->) - Officier Julien Lowe, The strip (2002-2004) – Glen Walker, Ian
2004 La brigade du courage (1988-2002) - Rob "Hyper" Sharpe (saison 13), Normal, Ohio (2000) – William « Butch » Gamble, Nos vies secrètes (2001-2005) – Richie Blake, 7ème ciel (2003-2005) – Will O’Brien, The wire (2002-->) - Inspecteur Shakima Greggs, Omar Little, Nip/Tuck (2003-->) – Liz Cryz, Quentin Costa
2005 P.J. (1997-->) – Nadine Lemercier & Tina (saison 15), Gimme Gimme Gimme (1999-2001) – Tom Farrel, Once and again (1999-2002) - Jessie Sammler & Katie Singer, Bette (2000-2001) – Oscar , Tinsel Town (2000-2001) - Ryan, Lewis, Stella, Lex, Degrassi, la nouvelle génération (2000-->) - Marco del Rossi & Dylan Michalchuk (à partir de la saison 3), Paige Michalchuk & Alex Nuñez (à partir de la saison 5), Bienvenue à Paradise Fall (2001-2004) – Nick Braga, Simon, Les frères Sco