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Vendredi 27 octobre 2006
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Olivier (Thomas Dumerchez) et Hicham (Salim Kechiouche). Photo d'exploitation. (c) D. R.


Le commentaire de Salim Kechiouche :

Les retrouvailles avec Gaël Morel. Cela fait quasiment une dizaine d'années que je le connais. De retravailler ensemble et que chacun voit l'évolution de l'autre, c'est jouissif. Il m'a découvert, j'ai fait son premier film et maintenant, son quatrième film. Il était très content de voir que j'avais pris beaucoup de maturité, que j'avais évolué dans ma façon de travailler. Moi aussi j'ai vu qu'il avait grandi, qu'il a acquis une espèce de liberté dans le mouvement de caméra. De l'extérieur, c'était beau de voir la mise en place sur le tournage, c'était de l'art. Cela m'a fait plaisir de lui montrer que j'avais fait mon chemin, je n'étais plus le gamin de À toute Vitesse.

Retrouvailles aussi avec Stéphane Rideau, c'est une personne que j'aime beaucoup, que je connais dans la vie, c'est quelqu'un de vrai. Nicolas Cazalé, c'était des retrouvailles dans le sens où on a fait le même rôle de Pelosi au théâtre, on a un destin lié et cela m'a fait plaisir de travailler avec lui. C'est quelqu'un d'aplomb, de terrien. Thomas Dumerchez, il avait un rôle important, c'était difficile pour lui, il s'en est bien tiré. C'est une chance d'avoir un rôle dans un film de Gaël, c'est une bonne occasion de commencer dans le métier.

Retrouvailles avec d'autres gens de l'équipe, il y a eu pas mal de retrouvailles, c'était le film des retrouvailles ! Malgré cela, j'avais envie de travailler carré, on était sérieux, on dormait la veille, on a fait les choses comme il le faut. Je pense que Gaël est très content.

Le fait de se retrouver à Annecy, avec un esprit de troupe, d'être comme cela, ensemble pendant un mois et demi, cela donnait une bonne ambiance de clan. J'aime bien tourner en province, rester dans un petit hôtel. Quand tu es sur Paris, tu retrouves ton train-train, tes habitudes, tu ressors vite de l'ambiance, du personnage. Quand tu restes un mois et demi dans une ville comme cela, tu n'as pas le temps de prendre des habitudes, toute l'équipe reste ensemble, ça crée des liens avec les partenaires de jeu, tu es super concentré, c'est tout bénéfice pour le film.

© Pascal Faure pour salimkechiouche.com

Fiche technique :
Avec Stéphane Rideau, Nicolas Cazalé, Thomas Dumerchez, Salim Kechiouche, Bruno Lochet, Aure Atika, Jackie Berroyer et Vincent Martinez. Réalisation : Gaël Morel. Scénario : Gaël Morel et Christophe Honoré. Directeur de la photographie : Jean-Max Bernard. Compositeur : Camille Rocailleux.
Durée : 90 mn. Disponible en VF.
Résumé :
Le portrait de trois frères en trois chapitres : La première partie s'ouvre sur Marc, 22 ans, le cadet ; le frère ennemi, celui qui vit dans l'adulation de Christophe, son aîné, et le mépris d'Olivier, le benjamin. La seconde partie se poursuit avec Christophe, 26 ans, de retour de prison, en phase de réinsertion, prêt à tout, même à trahir ses idéaux de jeunesse pour rentrer dans les rangs de la société. Un frère qui ne correspond plus à l'image qu'idolâtrait Marc. Et pour finir, il y a Olivier, 17 ans, le benjamin, celui qui ira encore voir ailleurs avec un autre frère, un frère de substitution ; Hicham, 21 ans. Avec en filigrane une vengeance qui, d'abord bénigne, prendra des proportions tragiques, se dessinent trois portraits contrastés, l'histoire de trois frères que les circonstances obligeront à se positionner définitivement l'un par rapport à l'autre...
 



L’avis de Romain Le Vern :
Avec François Ozon (première période) et Sébastien Lifshitz, Gaël Morel fait partie de ce jeune cinéma français gay qui parle le mieux de la sexualité ambiguë des jeunes mâles. Disciple émérite de Téchiné (esthétique, thématique), Morel a souvent signé des films prometteurs mais approximatifs (À toute vitesse, Premières neiges...). Or, dans Le Clan, les scories ne sont plus. On est d’emblée séduit par la rigueur d’un scénario épuré (coécrit avec Christophe Honoré), qui sait être grave sans surligner les scènes, poignant sans faire du chantage à l’émotion, dense sans faire d’esbroufe.
Le sujet ici n’est pas tant l’homosexualité que la vengeance sous toutes ses formes. Les personnages doivent se battre pour exister, sinon ils se font écraser par la société. Accessoirement, c’est une histoire de deuil où un père de famille est confronté seul à la détresse de ses fils et ne sait pas comment y répondre. On suit trois destins, trois itinéraires tortueux de trois frères fâchés avec la vie. Il est certain que le spectateur goûtera les personnages et les situations selon sa sensibilité. Mais il y a un fait qu’on ne peut pas enlever à Gaël Morel : c’est probablement le cinéaste actuel qui filme le mieux la féminité des hommes ; des gestes affectifs, des mots, des attitudes qui trahissent un mal-être, une fragilité sous un corps brut et insensible.
À la manière d’une série de courts métrages différents mais intrinsèquement liés, le film navigue dans tous les genres (la première histoire s’apparente au thriller ; la seconde à la chronique sociale ; la troisième est un hymne à la vie et à l’amour). Dans ses meilleurs moments, Morel parvient à faire de son récit un triptyque à la Amours chiennes, avec ce brio pour fureter dans divers registres sans s’éparpiller. Constituant la bande du cinéaste depuis ses débuts (Stéphane Rideau, Nicolas Cazalé...), les acteurs sont tous au diapason ; la mention spéciale allant à l’excellent Salim Kechiouche qui, des Amants criminels à Grande école, n’a cessé d’incarner un fantasme. A chaque fois, cet acteur subtil a su transcender le caractère tristement archétypal de ses personnages, en leur apportant une émotion réelle, palpable. Le feu intérieur qui scintille en lui illumine cette chronique noire et sensuelle, âpre et désenchantée sur le malheur du monde.
L’avis de Mat :
Le film de la maturité.
Après À toute vitesse et Les Chemins de l’Oued, Le Clan clôt une trilogie… Ce troisième film consacre son auteur de par la maturité prise et la direction artistique acquise.
Racontant le parcours de trois frères en l’espace d’une année dans les Alpes françaises, à Annecy, Morel a choisi de scinder son film en trois : trois personnalités, trois chapitres, trois styles narratifs propres à chaque histoires.
Pour Marc, le côté teen-age movie domine : sexe, drogue et rock’n’roll ! Nicolas Cazalé rasé à blanc s’imprègne d’un personnage en marge de la famille ne respectant ni le père ni le frère aîné qu’il ne reconnaît plus à sa sortie de prison. . Sa soif de vengeance envers ses ennemis le conduira au drame... Sous ses aspects de dur se cache un tendre qui souffre : la violence vient-elle de la souffrance ? Certainement si l’on en croit les scénaristes : il ne s’est jamais remis de la mort de sa mère... et cherche à venger la mort de son bébé chien...
Pour le personnage de Christophe, Morel nous plonge dans le film social. La réinsertion d’un ancien détenu, le changement de son comportement, le rapport à sa famille, à ses collègues... Stéphane Rideau prête son tempéramment qu’on lui connaît à un personnage en pleine reconstruction. Père de famille dans la vie privée, on sent qu’il cherche aussi à changer son image de jeune vaurien en homme de la stabilité et de la maturité.
La dernière partie est une lettre ouverte à l’amour façon mélo. Le jeune Olivier, timide, gentil, non-violent, réservé semble être le double de Gaël Morel, celui des Roseaux sauvages par exemple. Ce dernier couplet révèle l’histoire d’amour qui planait durant le film mais révèle aussi sa fin. Thomas Dumerchez campe un personnage fragile en quête de liberté. Et pour son premier rôle au cinéma, il se montre aussi doué que pour son premier vol en ULM !
Gravitant autour des ces trois personnages, Hicham, apporte beaucoup de fraîcheur. Danseur de Capoeïra, il est le trait d’union des trois frères. Le charisme de Salim Kechiouche, qui l’interprête, opère dès les premières images...
C’est un monde très masculin qui évolue dans le film, dévoilant l’homme dans pratiquement tous ses états. Les corps bruts, bronzés, mouillés, tatoués feront fantasmer les femmes comme les homos ! Le choix d’une musique jeune, rock, entraînante et originale est des plus réussis.
C’est donc un plaisir que de retrouver ce clan autour de Morel. Stéphane Rideau en est à sa 4e participation en tant que comédien sous la direction de Morel, Salilm Kechiouche 3e et Nicolas Cazalé 2e. Une équipe qui gagne. À suivre…
L’avis de Jonathan :
Bienvenue à Annecy où l'eau et les montagnes encerclent la ville. Dans ce décor propice au rêve et à l'évasion, la vie ne fait souvent pas de cadeaux aux gens qui y habitent. C'est le cas de la famille du film composée de trois garçons aux destins différents et croisés.
Il y a d'abord Marc(Nicolas Cazalé, tout rasé). Impulsif, toujours fourré dans les mauvais coups, ce garçon au sang chaud a du mal à composer avec la mort de sa mère. Alors il oublie en prenant de la drogue,en dealant, en passant du temps avec ses potes. Mais depuis quelques temps ses affaires de drogues lui posent problème et son vendeur a comme une envie de lui faire la peau.
Ensuite, il y a Christophe (Stéphane Rideau). L'aîné. Jadis il traînait et était lui aussi plongé dans de sales affaires. À un tel point qu'il a fini en prison. Il a purgé sa peine et a décidé que maintenant, il allait s'en sortir. En pleine recherche de stabilité il va tenter de reconstruire sa vie sur un meilleur modèle et essayer par la même occason de panser les blessures familiales qui l'entourent.
Enfin, il y a Olivier (Thomas Dumerchez). Le cadet. Lunaire, timide, il semble avoir du mal à devenir un homme. Il se cache dans les vestiaires, a peur de la façon dont les autres peuvent le percevoir. Cacherait-il un secret ? Olivier est le cœur fragile de la fratrie , celui dont le malaise se lit directement à travers un regard. 
À cette famille de sang, se rajoute Hicham (Salim Kechiouche). L'ami de Marc et de Christophe mais aussi celui qui tient un rôle à part dans la vie d'Olivier. Ce garçon qui fait de la Capoeira va subir son statut d'être rapporté.
Des destins tragiques dont on se relève, un désir d'évolution. Telle est l'histoire du clan de Gaël Morel.
Le Clan est un film très stylisé où la caméra se balade à la rencontre de l'homme. La masculinité y est montrée sous bien des formes et la sensualité est palpable dans bien des plans. Gaël Morel semble troublé face à tous ces corps qui suent et s'exhibent et nous fait partager cet érotisme au masculin. Le réalisateur se défend d'avoir voulu faire un film gay et préfèrerait désigner son œuvre comme « une fiction homophile ». D'accord avec lui. Car Le Clan ne se limite pas qu'à un casting de belles gueules talentueuses sublimement mises en lumière. C'est un film triple qui véhicule beaucoup d'émotions. En effet , Morel parvient à être à l'aise dans tous les différents registres que propose son long métrage scindé en trois (chaque segment correspond à un personnage et à un moment saisonnier). Avec Marc, il explore le teen movie et le drame familial pur. Cette première partie est la plus violente de toute et agit comme une claque, portée par la rage et le talent de Nicolas Cazalé. La deuxième partie qui met en avant le personnage de Stéphane Rideau relève du film social. Le désir de réinsertion d'un mec bien et l'espoir qu'à force de bosser, on finit par être récompensé. Une deuxième partie très réaliste (les seconds rôles sonnent plus vrais que vrai) et joliment optimiste. Enfin, la dernière partie est celle où les coeurs s'envolent. Il s'agit de celle du spleen adolescent, du premier amour qui n'a pas marché. Thomas Dumerchez y bouffe l'écran et la voix off de Salim Kechiouche nous promène vers une fin douce amère assez inoubliable.
Gaël Morel et Christophe Honoré sont de charmants conteurs d'histoire, Morel montre qu'il sait diablement bien réaliser. Comme l'eau , très présente durant tout le film (symbole de vie et de mort), son œuvre est tout en mouvements et nuances. Réflexion sur les liens de sang et de cœur, sur la place d'individus dans la société d'aujourd'hui, Le Clan nous fait chavirer et rend joyeusement mélancolique.
L’avis de Nathalie Bel Merabet :
Le Clan, ce sont trois frères, touchés par le décès de leur mère, trois frères qui s’aiment, se déchirent et tentent de trouver leur chemin. Sensuel et révolté.
Le film est découpé en trois parties ; chacune suit la trajectoire d’un des trois garçons.
Tout d’abord Marc (Nicolas Cazalé), jeune adulte d’une vingtaine d’années, tente de remplacer l’aîné de la famille, en prison au moment du décès de la mère, auprès de son jeune frère. C’est un révolté, un écorché vif. En rupture avec tout système, il traîne avec sa bande toute la journée, se drogue et entretient une sorte de culte de son corps.
Christophe (Stéphane Rideau), l’aîné, sort de sa période de détention avide de normalité et entreprend une réinsertion expresse, travail, compagne, tentatives pour retrouver une vie familiale plus stable.
Enfin Olivier (Thomas Dumerchez), l’adolescent, rongé par le chagrin, tente tant bien que mal de s’en sortir.
Le père, débordé, apparaît dans chaque séquence ; il n’a plus aucune autorité sur ses enfants et la famille part en vrille.
Gaël Morel réalise une sorte de « Fureur de vivre » à la française : vitesse, désœuvrement, exacerbation des sensations et des sentiments, la grâce et la sensualité en plus, beaucoup de sensualité.
Comme d’habitude, il use et abuse de longs plans sur les torses nus, bronzés et musclés de tous ces jeunes garçons ; sa caméra enveloppe ces corps en ébullition, de la crudité à la beauté, de la force brute (séances de musculation) à la légèreté (scènes de deltaplane et de capoeira). Aucune présence féminine dans le film, sinon l’image de la mère, avec un petit clin d’œil à l’Algérie, autre sujet récurrent dans le parcours de Morel, et l’apparition furtive de Aure Atika dans le rôle de la copine du frère aîné.
C’est, en quelque sorte, un « film de banlieue » transposé sur les rives du lac d’Annecy : profonde misère affective, règlements de compte, galères, noirceur qui contraste avec les paysages de montagne ensoleillés.
Ce n’est pas une œuvre qui marquera les annales du cinéma mais on y retrouve tous les thèmes chers au cœur du jeune réalisateur : apprentissage de la vie, de l’amour, les ruptures, l’homosexualité. À voir pour les interprètes et pour cette sensualité trouble qui émane du film.
Pour plus d’informations :
par Romain Le Vern, Mat, Jonathan et Nathalie Bel Merabet publié dans : Spécial SALIM KECHIOUCHE
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Vendredi 27 octobre 2006

 

 

Salim Kechiouche : Kick-Bocking (Champion de France en 1998), boxe Thaï (Vice-champion de France en 1999-2002)

Commentaire de Salim Kechiouche :

J'ai fait cinq ans de natation, de sept à douze ans. J'en ai eu marre de l'eau, d'être toujours dans l'eau. J'ai fait un peu de tennis et puis après j'ai fait du foot. J'étais le plus jeune, on me tapait dessus. J'avais un pote qui faisait de la boxe, je suis allé voir, le premier jour je me suis dit que c'était l'enfer, ça puait la sueur, il y avait des sacs de frappe accrochés aux panneaux de basket. Une fois, deux fois, puis je m'y suis plu, je m'y suis mis à fond. C'était la boxe américaine, avec les jambes et les mains. Au début j'étais mauvais et puis après je me suis bien débrouillé. Je me suis battu avec les gars de l'équipe de foot avec qui je m'étais embrouillé. J'ai pris ma revanche de gamin, ce n'était pas méchant.

© Pascal Faure pour salimkechiouche.com

 

Toutes les photos sont (c) Michel Giliberti.
Tous droits réservés. Reproduite interdite.

Publiées avec l'autorisation de Salim et Michel.

par Michel Giliberti publié dans : Spécial SALIM KECHIOUCHE
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Vendredi 27 octobre 2006


LA PRÉSENCE
Pascal Faure

 
Pascal Faure travaille dans le domaine informatique et en parallèle réalise des captations musicales ainsi que des documentaires autour de ses thèmes de prédilection, la musique, la nécessité des mélanges culturels, la citoyenneté. Par l’intermédiaire de Yasmine Belmadi qu’il avait interviewé dans le cadre d’un documentaire sur les rêves et les réalités des jeunes, il rencontra Salim qui lui confia en 2002 la construction et la maintenance de son site d’acteur.

 
Au fil des années, Salim a proposé des personnages qui expriment tous le mystère de la présence : moment de l’apparition, présence aux autres, permanence de la présence après le départ. Chez Ozon, c’est clair, mettre fin à son existence est l’unique condition pour que le couple des Amants criminels puisse perdurer, et manger son corps amènera à la libération, physique et sexuelle. On est très proche des croyances primitives sur les bienfaits de l'anthropophagie. Chez Morel, Salim est une sorte de dieu Mercure : il a constamment un désir d’envol, sublimé chez l’apprenti poète d’À toute Vitesse ou réalisé en parapente vertigineuse avec Le Clan, ainsi que cette capacité à intercéder entre les dieux ennemis, gardiens de nuit dans Premières Neiges ou frères de sang dans Le Clan. Chez Salis, le jeune peintre en bâtiment passe un moment dans l’autre monde, celui d’un élève d’une Grande École, tout en n’ayant pas trop d’illusion sur la légitimité de sa présence. Chez Schweitzer, le Gigolo trouble femmes et hommes parce qu’il n’appartient à personne et certainement pas à lui-même ; la version longue, Archives de Nuit, beaucoup plus rugueuse, montre en une longue scène le gigolo face à la solitude de sa propre image pour injurier le monde entier. Au théâtre, le destin de Pier Paolo Pasolini sera scellé au moment même de l’apparition de Pino Pelosi : la mise en lumière de la pièce et la bande annonce du dvd ont particulièrement souligné cet instant. Chez Giliberti, le kamikaze Jihed est déjà au seuil de sa mort et on ne sait pas vraiment si David aura réussi à le ramener à son humanité, au Centième Nom. Chez Besset, Osman, en véritable cheval de Troie, va achever la destruction de la boboïtude lettrée des Grecs. Et chez Saint Hamont, l’arrivée fracassante du jeune homme ambitieux dans cette famille juive pied-noir ne restera pas sans conséquence. Du côté des peintres et des photographes-peintres, la présence à l’autre ne concerne que l’artiste : chez Pierre et Gilles, Giliberti, Rousseau ou Nabil, il est frappant de constater la solitude du modèle Salim, confronté uniquement à la mise en scène très personnelle de chacun. Tous ses personnages ont un rendez-vous avec le destin, ils ont la volonté farouche de le faire plier si c’est pour eux-mêmes ou de transformer celui des autres. Lorsque j’avais retranscrit l’interview faite en 2003 et visible sur son site, j’avais été étonné par la récurrence de l’expression « je suis arrivé, il(elle) est arrivé(e) ». Il suffirait donc d’arriver en un lieu pour qu’il se passe quelque chose ; il est vrai que si on a la chance de constater cela pour soi-même, devenir comédien est la bonne voie. On pense à la didascalie « il entre », « il sort » et son équivalent au cinéma « dans le cadre », « hors cadre » ce qui, transposé au réel, signifie « il devient présent au monde et agit », « il s’absente du monde et demeure ».



Personnellement, lors de moments de désœuvrement, je passe parfois devant une télévision allumée. On m’y fait comprendre en boucle quelques concepts simples : si j’étais un habitant plutôt d’une banlieue urbaine, plutôt modeste et plutôt d’une culture musulmane, l’extrême droite serait obsédée par moi, la droite aurait la manie de diligenter chez moi des journalistes-policiers et des policiers-militaires pour me traquer sans relâche, la gauche pendant vingt ans m’aurait malencontreusement oublié et l’extrême gauche aurait le cynisme absolu de ne pas s’intéresser à mes révoltes du fait qu’elle n’y discernerait pas une dimension politique. Toutes chaînes confondues on me diffuse aussi une ribambelle de séries policières qui m’expliquent deux choses : en quelques clics de souris et un peu d’ADN on sait absolument tout de moi, et le droit de m’abattre n’est pas totalement entériné par ces couilles molles de juristes mais bon, l’efficacité avant tout. La Bonne Nouvelle Télévisuelle est claire : il va falloir faire son deuil de la liberté individuelle pour des raisons supérieures. Cette pornographie permanente de la non-liberté, non-égalité, non-fraternité, je me demande souvent comment elle peut être supportée. Je sais que l’absence de considération – des autres, des citoyens – choque des sensibilités comme celle de Salim et il y a bien là une absence totale de considération. Évidemment nous en avons parlé ; il a « l’habitude », mais j’ai compris aussi que pour lui le principe de réalité est toujours supérieur aux représentations. Le maëlstrom anxiogène des médias ne l’intéresse pas puisque ce n’est pas vrai, sa vie l’intéresse puisqu’elle est vraie. « Ma vie est un roman qui m’intéresse beaucoup » écrivait Berlioz. Et si sa vie professionnelle peut devenir un exemple pour les autres, c’est sa meilleure réponse parce que, en effet, il vient plutôt d’une banlieue urbaine, plutôt modeste et plutôt d’une culture musulmane. Je trouve assez piquant ce principe de réalité de la part de quelqu’un dont le métier est la fiction. Si vous relisez son interview, vous verrez que sa décision finale de devenir comédien est partie d’une situation éminemment concrète en Algérie ; ce qu’il nous dit c’est que l’imaginaire nous permet – lui permet – d’être directement présent à la réalité des autres. Ce que Salim nous disait, il faudra s’en souvenir les soirs de couvre-feu, dans nos États sécurisés et auto-contrôlés : « (…) les gens vont vers le jeu, le soir après le couvre-feu ils se réunissent, ils prennent des bidons, ils improvisent un orchestre, ils chantent, ils imitent des grands chanteurs, ils font du folklore. C'est du théâtre. Ils ne le savent peut-être même pas eux-mêmes, ils le font instinctivement, naturellement. Dans une île déserte, à cinq, six, vous allez faire du théâtre, vous allez faire de la comédie. Ce sera un exutoire, la place au rêve, pour sortir de la vie comme elle est. Pendant les dix minutes où tu pleures de rire, tu es le plus heureux du monde. » Je pense que sur scène, Salim a en tête cette nécessité de la présence aux autres, pour les amener autre part. Il y a coïncidence entre cette spécificité du théâtre et son propre engagement de comédien, cela donne du sens. On aimerait parfois demander à certains comédiens s’ils ont réfléchi une seconde aux raisons pour lesquelles ils sont devant nous plutôt qu’ailleurs : c’est creux ; ils délivrent leur petite prestation comme tout bon prestataire de service, ils font des cabrioles si les projecteurs éclairent leur narcissisme et puis… voilà. Comme quelques-uns de mes contemporains, j’ai des « pratiques » culturelles et avec le temps, la mauvaise habitude de me poser des questions. Pourquoi diable ce réalisateur a passé deux ans de sa vie à faire ce film fatiguant (réponse : parce que sa fatigue est forcément sublime et si le spectateur ne le comprend pas c’est qu’il est un veau), pourquoi donc cet acteur surjoue-t-il à ce point (réponse : parce qu’il craint que le myope spectateur ne le voit pas), pourquoi accepte-t-on de montrer plusieurs scènes avec un micro voltigeur en haut de l’image (réponse : parce que le spectateur ne va quand même pas sortir de la salle pour si peu). Et donc lors de ces moments pénibles je repense à la scène made in Algérie à la Kusturica que décrivait Salim, il y a là l’expression de la nécessité, de l’absence de mensonge et conséquemment du respect des autres. On voit bien la cassure : le message ressassé par nos élites avec l’obséquieuse participation des médias, c’est l’exact contraire, c’est de dire que la fraternité est synonyme de faiblesse, la raison commande désormais, il faut bannir l’empathie, ce sentiment de fillette, il faut contraindre les autres et s’en protéger. L’apologie de l’affrontement est le fondement de ce message, elle déborde de la télévision allumée que j’évoquais plus haut, et nous serions donc insensés de le refuser. Les temps sont semble-t-il venus, il va falloir choisir son camp : être raisonnable et absent aux autres, ou déraisonnable et présent aux autres.



On transporte années après années dans notre petit théâtre intérieur les quelques instants que nous ont apportés les comédiens et les acteurs. Au fond c’est extrêmement étrange, pourquoi tant de communion avec ces personnes qui s’agitent pour de vrai et pour de faux dans ces lieux où nous ne restons qu’une paire d’heures. Il y a quelque chose d’enfantin dans les motivations, de part et d’autre : le comédien veut séduire son public, le public a besoin d’être séduit. Lors d’une répétition, une comédienne rappelait à l’ordre un autre comédien : « Joue ! il faut jouer maintenant ! », cette injonction m’avait frappé parce qu’elle avait le même degré d’absolue nécessité que dans la cour d’une école. Même s’il ne s’agit « que » de jouer, les artistes participent à la production d’objets culturels qui sont, pour quelques temps encore, des lieux inventés où on a l’impression d’apprendre le réel mille fois plus qu’à l’école. Le glamour qui les entoure – tapis rouge à Cannes, passages à la télé et photos paparazzitées –, qui peut prendre une place très importante dans la vie de fans, n’est pas le principal dans ce qu’ils nous donnent. Le vrai cadeau est bien leur présence, parfois sur des décennies, sur les scènes et les écrans ; ils nous racontent à chaque fois une nouvelle histoire, qui peut parfois rejoindre avec force notre propre histoire, ils parlent à l’enfant qui est en nous. On peut aimer revoir plusieurs fois un film alors même que l’on « connaît la fin » comme autrefois, avant de s’endormir, nous exigions de l’adulte étonné qu’il nous redise toujours le même conte. Ces artistes font partie de notre famille, et comme dans toute famille il y a ceux que nous préférons recroiser périodiquement plutôt que d’autres. Au printemps, lors des Grecs, la pièce de Besset, je me disais que Salim fait désormais partie de la famille des amateurs de théâtre et cinéma, qu’il est invité chez eux parce que d’un côté ils ont envie de le revoir et de l’autre parce qu’il s’est imposé. Il n’y a pas de hasard. Quand on connaît les détails de sa vie – l’interview du site en donne une idée – on comprend bien qu’il n’est pas né avec une cuillère en argent dans la bouche comme on dit, qu’il a franchi des murs au pied desquels d’autres sont encore en train de se lamenter. Le vécu donne une vraie épaisseur pour toucher le public et les pieds sur terre pour traverser les vapeurs du show-business. Lors de la construction de son site, j’ai préféré utiliser le terme « parcours » plutôt que le trop froid « CV » (qui en fait est proche : « chemin de vie »). C’est évidemment le parcours de Salim dans la peau de tous ces personnages mais en filigrane c’est aussi l’intersection du parcours des spectateurs avec le sien. Lapalissade : s’il n’y avait pas de parcours il n’y aurait pas de rencontre avec le public ni avec toutes les personnes qui construisent le théâtre et le cinéma. Certains parlent de la « grande famille du cinéma » avec ironie, parce qu’ils limitent ce monde aux seuls professionnels de la profession. Pour moi – et le lecteur l’aura compris – les frontières sont bien au-delà : ils ne sont pas seuls, il faut bien dans une famille qu’il y ait à la fois le petit frère saltimbanque et les parents admiratifs. En voyant le nombre d’internautes qui accèdent à son site, les durées de consultation et les pays correspondants, je me dis qu’il ne s’agit pas là d’une famille virtuelle ; Salim « est arrivé » dans le cœur du public et c’est une bonne nouvelle.

 Paris, octobre 2006
Pascal Faure


Note de Daniel C. Hall : Sans l’aide et la générosité de Pascal, la semaine consacrée à Salim n’aurait pas eu lieu. Dès la première heure, il a été à mes côtés. Ce dossier lui doit beaucoup. Nous avons travaillé dans la simplicité, la pudeur et l'amitié que nous inspire, de façon différente, Salim Kechiouche. Je n'ai qu'une hâte en montant à Paris, rencontrer Pascal, le remercier de vive voix et discuter des sujets qui nous tiennent à cœur et qu'il évoque si bien dans ce billet. Chokrane Pascal !

Toutes les photos sont (c) Michel Giliberti.
Tous droits réservés. Reproduite interdite.

Publiées avec l'autorisation de Salim et Michel.

par Pascal Faure publié dans : Spécial SALIM KECHIOUCHE
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