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Lundi 12 novembre 2007
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Amants des hommes
 
Par Isabelle Darmengeat, réalisatrice.

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Mon intérêt pour l’histoire et en particulier la période touchant à la seconde guerre mondiale fut un des éléments qui me conduisirent à la réalisation documentaire. Face à l’horreur des camps, de l’holocauste, se mêlaient ma passion de l’histoire, et mon combat contre toute forme d’intolérance.

Participer à un travail de mémoire en transmettant l’histoire de l’holocauste, c’était mettre en évidence le lien, souvent nié, entre la haine qui a conduit à l’extermination de millions d’individus, et le racisme, sous toutes ses formes, tel qu’on le connaît aujourd’hui.

Pourtant le projet de réaliser un documentaire sur la déportation homosexuelle ne date que de 2002.

Jusqu’alors je ne m’étais pas intéressée à ce drame qui toucha ma communauté. La déportation des homosexuels par les nazis avait été citée dans certains de mes cours d’histoire (je me rends compte à présent que j’ai eu de bons professeurs…), je connaissais le symbole du triangle rose visible dans toutes les plaquettes pédagogiques représentant les différents symboles utilisés par les nazis pour distinguer les catégories de déportés en fonction du motif de leur incarcération (étoile jaune pour les juifs, triangle rouge pour les politiques, marron pour les Tziganes, rose pour les homosexuels…). Même si je n’en connaissais pas tous les détails, je savais donc que les homosexuels avaient été persécutés par les nazis, et je n’imaginais pas que cela pu être contesté.

Je ne pris conscience du réel état des lieux de la reconnaissance de la déportation homosexuelle en France que suite à la déclaration de Lionel Jospin en 2001, et aux réactions qui suivirent.

« Il est important que notre pays reconnaisse pleinement les persécutions perpétrées durant l'Occupation contre certaines minorités – les réfugiés espagnols, les Tziganes ou les homosexuels. Nul ne doit rester à l'écart de cette entreprise de mémoire. » Lionel Jospin, 2001

Ces réactions sont de deux natures, la surprise : la France semblait découvrir l’existence d’une déportation homosexuelle ; le rejet, souvent haineux, d’une telle reconnaissance, rejet provenant même d’anciens déportés (juifs, politiques…) qui non seulement niaient la réalité de la déportation des homosexuels, ou pire encore, niaient que cela fût un crime.

La vision individuelle de l’homosexualité parasitait le devoir de mémoire, la déportation homosexuelle était niée parce la notion même d’homosexualité était rejetée. L’homophobie collective avait provoqué l’enterrement du devoir de mémoire.

C’est à ce moment là que j’ai commencé à faire des recherches approfondies sur le sujet, et ma méthode de travail était dans cette première phase très universitaire : lectures d’ouvrages, recherches d’archives, de témoins, cadre précis du motif de la persécution des homosexuels (motif, temps, nombre d’individus touchés, pourquoi seulement dans les territoires annexés au Reich), reconnaissance de cette déportation en France et en Europe, témoins connus et le travail des associations LGBT (je cite à ce propos l’excellent site des Triangles roses qui regroupe nombre d’informations et de documents sur le sujet : www.triangles-roses.org).

Pour réaliser un film historique, il me fallait tout d’abord endosser l’habit d’une historienne, d’une chercheuse. La déportation homosexuelle était encore niée, Pierre Seel était encore traité de mythomane, tout ce qui allait être dit dans mon film, tout ce que j’allais montrer devait être vérifiable, et provenir de sources fiables, il ne fallait pas laisser de place à l’erreur.

Au cours de mes recherches, je me souviens de ma consternation à la lecture d’articles de presse retraçant le déroulement de cérémonies du souvenir de la déportation où les associations gay étaient au mieux parquées derrière des grilles et priées d’attendre la fin officielle de la cérémonie pour pouvoir rendre un hommage aux homosexuels persécutés ; dans certain cas repoussées violemment par les forces de l’ordre, ou encore agressées verbalement et physiquement par quelques anciens déportés ou anciens résistants.

Je me souviens surtout des larmes qui me montaient aux yeux à la lecture de ces événements, des insultes proférées : « On devrait rouvrir les fours pour eux » (Cérémonie du souvenir 1985, Besançon).

L’homophobie, les insultes, voire même les coups, face à des racistes affichés, à des militants d’extrême droite ; quand on est homosexuel on s’y attend, on s’y prépare. Mais émanant d’individus qui ont eux-mêmes été martyrisés en raison de leur identité (qu’elle soit religieuse ou politique), cette homophobie-là fait plus mal, est plus intolérable, parce qu’elle surprend là où on ne l’attend pas.

Loin de moi l’idée de généraliser ce comportement à tous les anciens déportés et d'opposer gays et déportés/résistants. Je ne rapporte ici que quelques faits réels dont il me semble important de faire mention parce qu’ils révèlent jusqu’où l’homophobie peut se nicher. Cependant, j’ai au cours de mon travail sur Amants des hommes rencontré nombre d’anciens déportés et d’associations qui se joignent aux associations homosexuelles pour une reconnaissance de toutes les persécutions.

Dans ma recherche d’archives, de documents, j’ai également pu constater la quasi inexistence d’œuvres traitant de la déportation homosexuelle. Quelques livres, dont le récit de Pierre Seel sur lequel je m’appuie dans mon documentaire : Moi Pierre Seel, déporté homosexuel, et l’incontournable Les Oubliés de la mémoire de Jean Le Bitoux), et seulement deux films, une fiction : Bent de Sean Mathias et un documentaire : Paragraph 175 de Robert Epstein. Mais aucun film traitant de la question de la déportation d’homosexuels à partir du territoire français.

Je pris rapidement la décision de réaliser mon documentaire au cours d’un DESS de réalisation documentaire à Poitiers. Si cela présentait quelques inconvénients (moins de moyens humains et financiers…), cette solution avait l’avantage de la rapidité car le film serait nécessairement achevé au plus tard à la fin de mon cursus, c'est-à-dire fin 2004. Le DESS me donnait les moyens suffisants pour me lancer, m’obligeait à commencer presque immédiatement la réalisation. En effet, l’urgence se faisait sentir, je voulais réaliser un entretien de Pierre Seel et celui-ci avait déjà presque 80 ans.

J’ai donc postulé et été admise au DESS Réalisation Documentaire de Poitiers avec un projet de film sur la déportation homosexuelle.

Dès mes premiers travaux pour la réalisation d’Amants des hommes, j’ai été confrontée à un problème qui sera récurrent tout au long de l’élaboration de mon documentaire : l’absence d’éléments pour l’élaboration du film.

En effet, l’homophobie individuelle et officielle a si bien fonctionné après la guerre, qu’il ne subsiste que très peu d’éléments sur la déportation homosexuelle en France (Pierre Seel raconte lui-même très bien de quelle manière on a refusé de l’inscrire sur les listes comme ancien déporté « homosexuel »).

Il est important de rappeler que jusqu’en 1981, l’homosexualité était répréhensible par la loi et se déclarer déporté homosexuel, c’était prendre le risque d’encourir des sanctions judiciaires. Il n’existe donc qu’un seul témoin : Pierre Seel, qu’un seul récit, et les documents de son arrestation et de son envoi au camp de Schirmeck. Il est par ailleurs extrêmement difficile (voir même impossible) de filmer dans un camp de concentration, ou d’avoir accès à ses archives.

Le manque de documents renforça pour moi la nécessité de faire un film, il fallait, il faut encore, diffuser la parole de Pierre Seel et parler de la déportation homosexuelle avant que celle-ci ne soit définitivement effacée.

Mais le problème se posa rapidement : comment réaliser un film avec si peu d’éléments, sans archives ?

Et surtout, comment arriver à traiter dans un même film de la question historique de la déportation homosexuelle, et de celle encore d’actualité de l’homophobie ?

En prélude à Amants des hommes j’ai tout d’abord réalisé un documentaire sonore, Les Clandestins de la mémoire, qui traitait également de la déportation homosexuelle. À travers ce documentaire sonore, j’avais décidé de traiter le passé par le présent, c'est-à-dire d’aborder la déportation homosexuelle à travers la question de sa reconnaissance, en mettant en relation déportation et combat des associations gay, la déportation d’hier et le rejet d’aujourd’hui.

Pour la réalisation de ce documentaire sonore, je suis entrée en relation avec l’association Poitevine « En Tous Genres »  et plus particulièrement avec son chargé de communication de l’époque, Bruno Gachard, qui était également le délégué régional du Mémorial de la déportation homosexuelle.

Ma rencontre avec Bruno Gachard est sans doute une des rencontres les plus importantes de mon film. Militant de la première heure (AIDS, Mémorial de la déportation homosexuelle, En Tous Genres), malade du SIDA… c’est un homme engagé et lucide, luttant contre toutes les formes de discriminations. Il a tout de suite accepté de participer à mes projets, et il intervient donc à la fois dans Les Clandestins de la mémoire et dans Amants des hommes.

La structure que j’ai mise en place pour Les Clandestins de la mémoire  se retrouve dans Amants des hommes, l’un comme l’autre mêlent extraits littéraires (le passé) et  entretiens avec des militants gays (le présent), le tout agencé par un montage très strict, propre au sujet.

C’est durant la réalisation de Les Clandestins de la mémoire que j’ai pris contact pour la première fois avec Pierre Seel au moyen une longue lettre lui expliquant l’importance d’un documentaire sur la question française de la déportation homosexuelle et l’importance de sa participation, seul témoin français à avoir osé témoigner, dans ce film.

Depuis son témoignage en 1989, le combat de Pierre Seel fut des plus actifs : manifestations, commémorations, rencontres, débats... partout où il fallait être, il était là. Cependant je me souvenais que lors de sa participation au documentaire Paragraph 175 de Rob Einstein, il rudoyait quelque peu son interlocuteur, en lui signifiant que la déportation n’était pas un sujet pour le cinéma. Je craignais donc une réponse négative de sa part.

La réponse est arrivée quelques jours plus tard, très ému par ma lettre et touché par ma démarche, Pierre Seel m’a recontacté par téléphone.

Cette conversation téléphonique fut un des moments forts du travail sur mon film, elle dura plus de deux heures, durant lesquelles Pierre Seel s’ouvrit à moi dans une confiance qui m’étonne encore aujourd’hui.

Il était très enthousiasmé par mon projet, comme je pense par tout projet lié à la déportation homosexuelle, mais il était au regret de devoir décliner mon offre.

Âgé de plus de 80 ans à l’époque et gravement malade du cancer, il n’avait plus la force physique de participer à mon projet, et il ne voulait pas apparaître à l’écran aussi abîmé par la maladie qu’il l’était.

Il souhaitait néanmoins que je puisse transmettre son témoignage, et il m’a alors autorisé et encouragé à me servir de son livre autobiographique Moi Pierre Seel, déporté homosexuel en substitution de son entretien.

Puis, il me parla beaucoup de lui, de son expérience du camp, de sa vie après la guerre, de son rejet, de sa honte, puis de son combat pour la reconnaissance de son histoire et de l’existence de la déportation homosexuelle.

Il me parla aussi de sa famille, de son ami, de l’importance de la religion dans sa vie, et enfin de l’attente de la mort. À l’époque il semblait évident pour Pierre qu’il ne lui restait plus que quelques mois, et il préparait déjà ses funérailles. Son acceptation et sa sérénité face à la mort si proche m’avaient alors émue aux larmes.

Durant l’année, il m’a recontactée par deux fois, la conversation a toujours pris une tournure personnelle, sur l’évolution de sa maladie, sur l’aggravement de son état, sur ses proches… Très affaibli, il m’a fait savoir lors de notre dernière conversation qu’il ne pourrait sans doute plus me téléphoner. Je n’ai plus eu de ses nouvelles jusqu’à l’annonce de sa mort en novembre 2005.

Désormais, à l’absence de documents, d’archives, s’ajoutait l’absence du seul témoin existant.

Je me retrouvais les mains vides pour réaliser mon film…


Fin de la première partie


Témoignage exclusif rédigé par Isabelle pour Les Toiles Roses
Merci Isa, merci Isa, mille fois merci et mille bises de la part de Daniel.

Pour se procurer le film d’Isabelle :
* par correspondance auprès de www.lafamilledigitale.org
* En librairie à Paris : Les mots à la bouche, Blue Book, Violette and Co, à Lyon : Etat d'esprit, à Poitiers : Le feu rouge.
par Isabelle Darmengeat publié dans : FILMS : Les Toiles Roses communauté : Gay-friendly
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Lundi 12 novembre 2007
par Daniel C. Hall publié dans : WEBSERIE : Niko perd les pédales ! communauté : Gay-friendly
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Lundi 12 novembre 2007


Fiche technique :

Avec Bruno Todeschini, Eric Caravaca, Maurice Garrel, Antoinette Moya, Robin son Stévenin, Catherine Ferran et Nathalie Boutefeu. Réalisé par Patrice Chéreau. Scénario de Patrice Chéreau, Philippe Besson et Anne-Louise Trividic, d’après le roman de Philippe Besson. Directeur de la photographie : Eric Gautier. Musiques de Marianne Faithfull.
Durée : 95 mn. Disponible en VF.



Résumé :
À Paris, Thomas est atteint d'une maladie incurable qui détruit ses plaquettes sanguines. Celle-ci astreint le patient à un régime sévère. Un soir, il passe affolé chez son frère Luc, qu'il a perdu de vue, pour lui confier la gravité des symptômes. Poussés à bout par la progression de la maladie, les deux hommes vont enfin se livrer à eux-mêmes. Pour la première fois, Thomas semble éprouver de l'intérêt pour la vie privée de Luc, homosexuel. Claire, la petite amie de Thomas, prend progressivement ses distances vis-à-vis de ce dernier. Les deux frères finissent par passer l'essentiel de leur temps ensemble et se remémorent des souvenirs de leur enfance, alors que la maladie ronge.

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L’avis de
Boris Bastide :

Deux acteurs formidables (Bruno Todeschini et Eric Caravaca), un réalisateur de très grand talent (Patrice Chéreau) et un scénario d’une incroyable justesse sur un sujet difficile, deux frères confrontés à la maladie. Voilà les éléments qui font de Son Frère, Ours d’argent au Festival du Film de Berlin, un très grand film. Produit pour le petit écran (Arte), ce long-métrage mérite très largement de jouer dans la cour des grands.

Couché sur un lit d’hôpital, un corps est pris en charge par deux infirmières. Celles-ci s’activent autour de lui, le rasent pour le préparer à l’opération du lendemain. Les gestes sont minutieux. Les deux infirmières prennent soin de ne rien brusquer. Il fait nuit. Sur le lit, Thomas ne bouge pas. Depuis sa rechute et son retour à l’hôpital trois mois plus tôt, son corps n’est plus tout à fait à lui. Le problème de Thomas, c’est les plaquettes. Elles ont décidé de le quitter un jour, on ne sait pas trop pourquoi. On ne sait jamais vraiment pourquoi. Les médecins cherchent. Les maladies ont beau avoir un nom, elles n’en restent pas moins mystérieuses. Du coup, Thomas est en danger. Le moindre coup, le moindre petit accroc et c’est l’hémorragie. La vie vous quitte comme ça, pour rien. Sur son lit d’hôpital, Thomas ne bouge donc pas. Son regard se perd dans le vide. Que peut-il bien se passer dans sa tête ?

Cette question-là, Luc n’en finit pas de se la poser. Luc, c’est le petit frère de Thomas. Il est présent lui aussi ce soir là dans cette chambre d’hôpital. Assis dans un coin de la pièce, il ne dit rien. Il regarde. Un soir de février, Thomas a décidé de lui faire une demande qu’il est difficile de refuser surtout entre frères. Alors qu’ils ne s’étaient pas vus depuis des mois, sûrement des années, l’aîné débarque chez son cadet pour tout lui raconter, la maladie, ce corps qui se détraque sous ses yeux sans qu’il ne puisse rien y faire. Thomas demande ensuite à Luc de l’accompagner à l’hôpital, de vivre les mois à venir auprès de lui. Sent-il que ce sont peut-être les derniers ?

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Luc est donc là à ses côtés. Son Frère existe d’abord par et autour de ce regard. Luc, homosexuel en pleine santé, qui avait construit sa vie loin de sa famille, se voit offrir d’assister à la déchéance du corps de son frère. Autour de ce premier regard d’autres viennent se mêler, ceux des parents maladroits et désemparés, ne sachant plus que dire sinon des banalités ou des mots qui blessent, ceux du personnel médical plein d’attention mais aussi du détachement de ceux qui se sont résignés, habitués à côtoyer la maladie, celui enfin des compagnons des deux frères compréhensifs et déboussolés. Le regard c’est aussi celui de Chéreau qui a décidé de regarder cette souffrance en face. On suit avec précision toutes les étapes du traitement de Thomas. Comme pour Luc, rien ne doit nous être épargné. Chéreau montre des êtres entiers pris dans leurs contradictions, leurs faiblesses qui surpassent par moment leur capacité à aimer. Pour Luc, cette épreuve est à la fois un cadeau et un fardeau. Qu’est-ce qu’un homme peut offrir de plus important à un autre que de partager ses derniers instants ? Qu’y a t’il de plus dur que de voir souffrir ou de devoir se séparer de ceux qui nous sont le plus cher ? Ce regard en tout cas est là. Il permet à Thomas de traverser cette bataille contre le mal qui le travaille de l’intérieur en étant autre chose qu’un simple malade parmi d’autre. Face à Luc, il est beaucoup plus que ça. Un frère.

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À côté, les autres malades semblent terriblement seuls. Une femme appelle sans relâche un nom dans la nuit. Un adolescent de dix-neuf ans se promène dans les couloirs de l’hôpital une grande cicatrice remontant du bas de son ventre à sa poitrine. Lui souffre de l’intestin. Les ablations se multiplient sans apporter de solution. Luc écoute sa plainte désespérée, lui offre un peu de réconfort puis continue son chemin. Plus tôt, plus tard, c’est Camille, l’amie à bout de Thomas que Luc tente de réconforter. Ne supportant pas de contempler la lente détérioration de l’état de celui qu’elle a aimé, elle décide d’abandonner, complètement vidée. Ne lui reste plus que la colère.
On ne côtoie pas la déchéance sans s’abîmer. Luc aussi est affecté. Sans qu’il s’en rende forcément compte, l’état de son frère le contamine. La colère, la culpabilité commence à l’habiter. Il ne sait plus bien où il en est. Comment continuer à désirer, à aimer, à vivre quand son frère lui ne peut plus rien espérer ? Plus le film avance, plus les deux frères se rapprochent jusqu’à ce que Luc se rêve lui-même malade à la place de Thomas dans une des plus belles séquences du film. Cette vision vient comme un rappel à l’ordre. Elle souligne tout le mystère de la relation fraternelle. Le même sang coule dans leurs veines mais ils n’en restent pas moins deux êtres singuliers. L’un est homo, l’autre hétéro. L’un est malade, l’autre pas. Leur lien si singulier n’en garde pas moins quelque chose de secret même si Luc doit se résigner peu à peu à voir Thomas partir. Seules quelques très belles scènes où les deux frères se confient sur leur enfance nous font entrevoir la force de ce qui les unit. Même en présence de tiers, ils n’existent plus que l’un pour l’autre comme dans ses très belles scènes au bord de mer comme toute droit sortie de la chanson "Sleep" de Marianne Faithfull dont l’univers contamine peu à peu celui du film au point d’inspirer littéralement les dernières moments. Sans que les mots soient dits, Luc voit tout, il comprend.

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À quoi ça tient la vie ? Sans doute à pas grand chose. C’est pourtant ce pas grand chose qui fait tout le sel de la vie. La narration nous ballade en aller-retour entre février et l’été. Ce lien tenu, d’abord improbable se construit peu à peu sous nos yeux. Au-delà de la relation fraternelle et de la maladie, le film touche à l’essentiel. L’amour, la fraternité, le désir. La mise en scène de Chéreau ne fait que mettre cela en valeur, que célébrer la vie, le mouvement. Le cadre n’arrête jamais de bouger, les personnages ne cessent de se regarder, de se serrer les uns contre les autres. Il faut montrer aux gens qu’on les aime pendant qu’il est encore temps. Et si cette histoire d’un homme pouvant mourir à tout moment qui décide de dire à son prochain qui l’aime n’était qu’une simple métaphore de la voie que devrait emprunter chacun de nous ? Au final, Thomas et Luc ont réglé leurs différends et partagé un instant de belle et douloureuse fraternité. Tout le reste n’est que mystère.

It is safe to sleep alone In a place no one knows And to seek life under stones In a place water flows.
It is best to find in sleep The missing pieces that you lost Best that you refuse to weep Ash to ash, dust to dust.
It is strange to sleep alone In a place no one knows Strange to shelter under stones In a place water flows.
It is safe to walk with me Where you can read the sky and stars, Safe to walk upon the sea In my sleep we can go far.
It is safe to sleep alone In a place no one knows And to shelter under stones In a place water flows.
It is strange to sleep alone In a place no one goes, Strange to seek life under stones. In my sleep no one knows.
Sleep, Marianne Faithfull

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L'avis de
Jean Yves :
Dense, bouleversant, mais aussi apaisant, ce sont les mots qui me viennent à propos de ce film déjà diffusé sur ARTE. Cette chronique d'une mort annoncée, où deux frères tentent de se retrouver, creuse encore les thèmes chers à Patrice Chéreau : le corps, l'intime, et les liens... Certains critiques ont qualifié ce film de difficilement soutenable ou tout au moins de dur. Pour ma part, je ne partage pas ce sentiment : je suis sorti de ce film calme et apaisé. Sans doute que la dureté vue par certains dans ce film est due au sujet (la maladie) et aussi parce que cette maladie occupe une grande place dans le film. Il y a pourtant une douceur, une sérénité que j’ai ressenti dans cette histoire : j’ai été touché par la relation entre les deux frères. Un « programme » est donné au début du film : Thomas demande tout simplement de l’aide à son frère Luc et ce dernier accepte. À la fin du film, ce programme est réalisé. Luc permet à son frère de continuer à vivre... même si Thomas disparaît en choisissant de mourir. Le film parle certes de maladie mais aussi de fraternité. Chacun s’est acquitté de son programme. Personne ne s’est dédit. Chaque personne est allée jusqu’au bout, de son propre gré, comme cela avait été décidé. Dans la réalité, ce n’est pas toujours le cas, et c’est cela qui fait de ce film une histoire apaisée au sens où il y a une belle « transmission » entre les personnages.

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Il y une scène particulièrement violente et émouvante dans la chambre d’hôpital quand le père demande pourquoi ce n’est pas Luc, qui est tombé malade. Dans cette scène, on voit toute la réalité d’une famille : le père a sans doute un peu raison, même si l’expression est maladroite car il sent que le frère cadet aurait été plus fort face à cette maladie. Cela n’a rien à voir, pour moi, avec le fait que Luc soit homosexuel. Il y a aussi les histoires du vieil homme (Maurice Garrel) sur le banc… comme l'appel d'une conscience. « Parler peu mais parler bien », dit-on. Une expression qui convient à Son frère, dont le narrateur dans le roman de Philippe Besson affirme : « Je raconte la vérité pour la première fois, je suis dans le réel. J’ignorais que les mots pouvaient dire le réel. »

Pour plus d’informations :

 

par Boris Bastide publié dans : FILMS : Les Toiles Roses communauté : Gay-friendly
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