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Fiche technique :
Avec Pauline Acquart, Adèle Haenel, Louise Blachère, Warren Jacquin, Serge Brincat, Jérémie
Steib et Christophe Van de Velde. Réalisation : Céline Sciamma. Scénario : Céline Sciamma. Directeur de la photographie : Crystel Fournier. Compositeur : Para One
(Jean-Baptiste de Laubier).
Durée : 85 mn. Disponible en VF.
Résumé :
L'été quand on a 15 ans. Rien à faire si ce n'est regarder le plafond. Elles sont trois : Marie, Anne, Floriane. Dans le secret des vestiaires leurs destins se croisent et le désir surgit. Si les
premières fois sont inoubliables c'est parce qu'elles n'ont pas de lois.


J'aime ces frémissements, ces maladresses touchantes de faons, ces frôlements, (un regard qu'on croise, une main qu'on cherche, un baiser ébauché) ces espoirs flous, ces égarements, ces attentes,
ces déceptions (où le contenu d'un sac poubelle jeté par l'autre sera conservé comme une preuve d'amour puis jeté à nouveau, où le mec qu'on convoitait vient finalement à vous, mais juste parce
qu'il n'a pas pu faire son affaire avec l'autre, où le baiser reçu, pourtant tant attendu, sera finalement
lavé et effacé à l'eau chlorée de la piscine, où un bijou volé – dans la bouche ! –
aura un curieux itinéraire circulaire...)
Les friselis électroniques de la bande-son (par le groupe Para One dont je n'avais jamais entendu parler
jusque là je dois l'avouer mais dont il serait bien de bientôt reparler) viennent idéalement parfois
accompagner, parfois envelopper et parfois juste chatouiller la narration, contrepoint sonore d'une idéale finesse (tristesse ?).
Et, contrairement à certains ces derniers temps (pas mal de réalisateurs à vrai dire), je ne dirais, non pas que ça finit bien, mais plutôt que la réalisatrice le finit bien. Oui, Céline Sciamma
sait boucler parfaitement son affaire. La dernière scène est l'aboutissement logique, le point d'orgue. Et montrée comme telle. Tout y est, le rythme du montage, la force des contrastes, la
précision, la musique. On en sort quasiment chaviré. Troublant...

L’avis de Dr Orlof :
A priori, rien de nouveau sous le soleil. Naissance des pieuvres se présente comme une de ces chroniques intimistes
qu’affectionne particulièrement le cinéma français. La cinéaste décrit avec minutie les états d’âme de trois jeunes adolescentes confrontées à leurs corps, à leurs désirs et à la sexualité.
Pourtant, certains détails nous mettent la puce à l’oreille. Que l’univers du film soit, par exemple, totalement débarrassé de la présence des adultes. Le spectateur se dit alors que ce n’est pas
le côté « sociologique » (un film sur la « jeunesse » d’aujourd’hui) de la chose qui intéresse Sciamma et c’est une bonne nouvelle. De la même manière, on appréciera que les
personnages n’aient jamais recours au téléphone portable, ce fléau des temps modernes, et qu’ils aient recours à des stratagèmes hors d’âge pour sortir et voir leurs petits amis (demander à la
copine de passer à la maison et de faire le planton pendant que le couple batifole). Naissance des pieuvres n’hésite donc pas à rompre avec le naturalisme pour présenter une vision
stylisée du monde dont la métaphore (très bonne idée) serait la piscine.
C’est effectivement au cours d’un gala de natation synchronisée que Marie, la jeune héroïne du film, développe une fascination irrésistible pour cette discipline et ses rites. Elle s’attache à
Floriane, une nageuse plantureuse dont toutes les filles sont jalouses (on la considère comme la « salope » du groupe, comme celle qui couche avec tout le monde) et s’éloigne de la
fidèle Anne, dotée a contrario d’un physique plus ingrat…

La première partie du film frappe par sa justesse et Céline Sciamma déroule habilement le fil de sa métaphore en montrant cette piscine et ses vestiaires comme le lieu où entrent en conflit
l’individu et le groupe. Le passage de l’adolescence est ce moment où il faut intégrer les normes du groupe et synchroniser ses mouvements à ceux des autres. La cinéaste filme parfaitement bien
ces corps engoncés dans leurs imperfections (le moment où Anne se fait surprendre nue par un garçon), et la difficulté de les assumer sous les regards des autres ou, inversement, l’arrogance et
les privilèges que confèrent la beauté (Floriane et ses regards hautains sur un monde dont elle sait être le centre) dans cette univers.
Ce monde de la natation est un univers violemment normatif (c’est notre monde !), comme le prouve cette scène absolument glaçante (peut-être une des plus fortes du film) où l’entraîneuse de
l’équipe « inspecte » les aisselles des nageuses et repère le moindre poil qui dépasse en réprimandant la fautive. Rien de plus caractéristique de ce délire hygiéniste qui caractérise
notre époque et il y aurait long à écrire sur cette phobie du poil qui la caractérise, comme si cette dernière trace du vivant était le plus grand crime envisageable (Pascal Thomas dans son
délicieux et résistant Le grand appartement l’avait fort bien compris et avait, à juste titre, interdit à Laetitia Casta de s’épiler sous les bras…)
Comme dans le récent Douches froides de Cordier, la cinéaste force l’intérêt par la manière qu’elle a d’inscrire ces corps juvéniles dans le cadre et de les faire exister à l’écran.

Mais une fois les personnages présentés, il faut en faire quelque chose et c’est là, à mon sens, que le bât blesse. Car au milieu du film (j’ai regardé ma montre parce que la rupture est
manifeste), il se produit une cassure où un discours sous-jacent vient malheureusement enrober la réalité de ces corps.
Ce moment, vous me pardonnerez de le déflorer (« l’histoire » n’est pas ce qui importe le plus dans ce film), c’est celui où la belle Floriane avoue justement à Marie qu’elle ne l’a
jamais été (déflorée !). En faisant cette révélation, ce beau personnage hautain et dédaigneux devient soudain une « victime ». En fait, la belle est pure et vierge mais si tout le
monde la prend pour la «Marie-couche-toi-là » du club, c’est parce que son physique avantageux amène tout le monde à le penser et attire tous les regards. Les coupables, sont donc, bien
entendu, les hommes qui gravitent autour d’elle comme les guêpes autour d’un pot de miel !
Le film, qui jusqu’à présent se focalisait assez justement sur une réalité précise, dévie finalement vers l’acceptation de ce monde et de sa nouvelle donne : féminisation à outrance (je
disais que les adultes étaient évincés mais c’est la même chose des garçons), disparition du sexuel (nous allons y venir) et victimisation outrancière.
Alors que Floriane a pour elle la beauté, qui est l’arme la plus absolue pour réussir dans les affaires du monde aujourd’hui et le plus grand vecteur d’inégalités, la réalisatrice a le culot d’en
faire une victime de tous ces sales bonhommes qui veulent jouir de ladite beauté (voir la scène la plus ratée du film, celle où les deux lolitas – mange Google, mange ! – éconduisent et
punissent un « vieux » (au moins la trentaine !) dragueur Soralien à la sortie d’une boite de nuit).
Floriane est donc la victime désignée du regard que portent sur elle les hommes. Et pour être conforme à cette image, elle désire perdre sa virginité avant de coucher avec le garçon avec qui elle
flirte. Et c’est là que le film déploie son discours qui, à mon sens, est le plus antipathique ; lorsque la jeune fille, après avoir fait une croix sur le plan « mon premier sera un
vieux rencontré en boite » décide de confier cette délicate tâche à… Marie, son amie.

Outre que la scène est, là encore, assez ratée (qu’on songe, par comparaison, au fameux « fondu au
rouge » des Deux anglaises et le continent de Truffaut ou à 36 fillette de Breillat : y a pas photo !), c’est ce qu’elle sous-tend qui effraie : dans notre
monde matriarcal, la violence et l’altérité qui naissent de l’acte sexuel peuvent être évincées au profit d’un « petit arrangement entre copines » ne prêtant plus à conséquence.
Bien sûr, les choses sont plus compliquées que ça et Céline Sciamma a le talent d’être plus nuancée (son film est intéressant, je le répète). Cette histoire entre Marie et Floriane peut aussi se
lire comme le récit d’une « amitié particulière » à quoi je n’ai rien à reprocher.
Mais on ne m’ôtera pas de la tête qu’il s’agit, dans Naissance des pieuvres, d’en découdre avec le sexuel (en tant qu’il différencie l’homme et la femme) et les hommes qui en sont
porteurs (1).
Pour conclure, nous dirons donc que Naissance des pieuvres est un film juste, au deux sens du terme. Juste dans la manière qu’il a de présenter un monde odieusement normatif et
prophylactique. Juste dans la manière dont la cinéaste parvient à donner naissance à de jeunes corps et dans la manière qu’ont les trois actrices (parfaites sans exception et étonnamment
justes) de les incarner à l’écran.
Juste par contre dans les limites que la mise en scène ne parvient pas à transcender : limites d’un discours sous-jacent assez convenu, limites d’un film qui ne parvient pas à s’élever
au-dessus de notre époque et qui finalement semble accepter ses contours de plus en plus fuyants, à l’image de ces deux gamines flottant à la surface d’un grand bain amniotique final.
Ces trois gamines et leur désir de régression sont le monde d’aujourd’hui : infantile, débarrassé du sexuel et outrageusement « féminin ».
Pas sûr qu’il faille s’en réjouir…
(1) On va dire que j’ergote pour des détails mais il est intéressant de voir comment la cinéaste « déshabille »
ses actrices. A celle dont le physique est un peu plus ingrat que les deux autres (tout est relatif), elle offre quelques scènes de nu comme si c’était un droit : puisque vous ne la
regarderiez pas en temps normal, je vous « force » à la contempler. C’est presque une mesure anti-discriminatoire (tout comme elle aura droit à une scène d’amour physique). Par
contre, les deux autres sont plus jolies et il n’est donc pas question de révéler une seule parcelle de leur nudité : manquerait plus que des « vieux porcs » (c’est ainsi qu’est
traité notre dragueur Soralien !) viennent jouir de ce spectacle !
L’avis de Matoo :
Comment ne pas être conquis par un film qui dès les premières images montrent le magnifique théâtre (violet et vert pétant) de mon Cergy natal. Et encore plus, lorsque j’ai réalisé que la piscine
qui est montrée (celle du parvis de la préf) est la piscine où j’ai aussi vécu quelques heures (tristes) de mon adolescence. Donc ces passages dans les vestiaires et le bassin et cette ambiance
adolescente m’ont particulièrement impressionné de leur authenticité. Et puis je reconnaissais aussi les moindres plans de la ville, des plus connus (comme les colonnes de Saint Christophe) aux
plus anonymes (parvis, lotissement de brique, passerelles du boulevard de l’Oise etc.).
Mais ce n’est pas tout car le film de Céline Sciamma possède bien des qualités, et aussi des maladresses, il faut l’avouer. Car oui c’est bien un film un peu marqué : premier film d’une tout
juste sortie de la Fémis, et la réalisation est somme toute très classique et convenue. On peut donc lui reprocher d’avoir un peu trop glaner du côté « ciné français intello » et de s’attarder
parfois un peu trop sur certaines scènes. Un film aussi intelligent et sensible aurait mérité un traitement un peu moins académique peut-être.
Mais je n’en boude pas moins mon plaisir, car j’ai vraiment beaucoup beaucoup aimé. Evidemment, un film qui évoque l’homosexualité chez des gamines de 15 ans, c’est déjà pas mal. Et la prouesse
là est de le faire avec une vérité, une simplicité et une clairvoyance qui m’ont vraiment frappé. En outre, les trois comédiennes Pauline Acquart (Marie), Louise Blachère (Anne) et Adèle Haenel
(Floriane) sont épatantes et convaincantes dans ces rôles très délicats.
Marie est amie avec Anne. Cette dernière est un peu la grosse adolescente classique qui fait de la natation, tandis que Marie est étrangement attirée par une autre fille de la piscine : la
capitaine de l’équipe de nage synchronisée, Floriane. On suit donc les trois filles, avec leurs problèmes, leurs émois, leurs petites vacheries et autres souffrances adolescentes. Floriane est
une « fausse salope », Anne donne son corps faute de mieux, et Marie essaie de voir clair dans ce qu’elle ressent…
Les parents sont totalement absents du film, mais je pense que ce n’est pas tant pour marquer un renoncement que pour ancrer le film dans un univers totalement adolescent. Et en effet, j’ai
trouvé que ça fonctionnait très bien, on se retrouve vraiment dans une atmosphère et des codes que nous avons tous connus, et qui n’ont pas bien changé à vrai dire. Le scénario est à ce niveau là
particulièrement brillant, dans les intrigues, l’épaisseur psychologique des personnages ou bien les dialogues, il y a énormément de choses qui sonnent très justes, et font mouche.
Le film du coup n’est pas tant une œuvre qui parle d’homosexualité, mais plutôt de femmes et de leur entrée dans la vie adulte. Certaines scènes sont très agréablement soulignées par une bande
son originale particulièrement belle et efficace, signée Para One. L’ensemble donne vraiment à cette œuvre beaucoup de charmes et de qualités, et viennent facilement estomper les quelques défauts
qu’on pourrait y trouver.
Pour plus d’informations :



Fiche technique :
Avec Björn Hlynur Haraldsson, Damon Younger, Lilja Nott Porarinsdottir, Arnaldur Ernst,
Helgi Björnsson, Sigurour Skulason, Porsteinn Bachmann, Björk Jakobsdottir, Hilmar Jonsson, Felix Bergsson et Marius Sverrisson. Réalisation : Robert I. Douglas. Scénario : Robert
I. Douglas. Directeur de la photographie : Magni Agustsson. Compositeur : Bardi Johannsson.
Durée : 85 mn. Disponible en VO et VOST.
Résumé :
Ottar Thor est un joueur de football adulé dans son pays. Mais le jour où il décide de révéler son
homosexualité, il se fait virer de son équipe, le KR (Reykjavik FC).
Il rejoint alors une équipe de footballeurs gays amateurs, mais là encore il doit faire face à l'homophobie des équipes adverses. Son père, le directeur du KR, veut que
son fils retrouve l'équipe à condition qu'il redevienne hétérosexuel. Ottar impose alors une drôle de condition...

L’avis de Frédéric Mignard :
La sortie d’Esprit d’équipe dissimule mal un opportunisme sur lequel on fermerait volontiers les yeux si, sous couvert d’un hymne à la tolérance, cette production islandaise ne nous
assénait pas d’une avalanche de clichés didactiques.

L’argument : Le footballeur Ottar Thor est une star en Islande. Le jour où il déclare son homosexualité il se retrouve sur le
banc de touche de son club. Il rejoint alors un petit club de joueurs gays amateurs où il va découvrir une nouvelle vision du sport, plus ouverte et plus libre...
Notre avis : Généreux et plein de bonnes intentions, le cinéaste islandais Robert I. Douglas brandit l’étendard du film militant
pour changer les mentalités de son îlot tristounet et tente de sensibiliser les spectateurs à la cause des gays dans le microcosme du football. Cependant, incapable de filmer un match et de
présenter des personnages un minimum charismatiques, il se prend vite les pieds dans le ballon et glisse sur le terrain cinématographique sans jamais pouvoir se relever.

Sans aucune idée de mise en scène et avec un scénario incroyablement plat, digne d’un programme télévisé à vocation pédagogique, le réalisateur aligne les maladresses en se contentant de
présenter des caricatures de personnages, avec d’un côté des hétéros bourrins et misogynes, des blondes pas très futées, et dans l’autre camp une bande de gays fanfarons assez vains.
Humainement maladroite, cette production dessert plus sa cause qu’elle ne l’aide à progresser. Les plans laids se succèdent pour le plus grand supplice de nos yeux fatigués qui luttent
continuellement contre l’endormissement.

Les enjeux humains d’Esprit d’équipe manquent finalement de hargne et de rage, tout comme les parties jouées sur le terrain, qui ont des allures de compétitions amateurs. Le cinéaste
ne cacherait-il pas là son jeu et sa misanthropie derrière des relents de ringardise ? Les amateurs de foot et la communauté homosexuelle peuvent sortir leur carton rose face à une telle
faute de goût dont on n’excusera que les nobles intentions.

L’avis de JLD :
Que se passerait-il si l'un des meilleurs footballeurs du pays, en l'occurrence l'Islande, star de
l'équipe KR, déclarait son homosexualité ? Esprit d'équipe, de l'Islandais Robert I. Douglas, est une fiction, et si le cinéaste vise une société islandaise machiste, vouée
au pêcheur viril, grand consommateur d'alcool, sa satire éclabousse tous les pays fous de ballon rond.

Voilà donc Ottar Thor, beau gosse auquel des pin-up demandent des autographes, qui sème la consternation sous les douches, à l'heure où ses coéquipiers arborent leur engin. « Je suis
gay », dit-il à une journaliste trop heureuse de pouvoir sortir un scoop. Ce que le buteur prêt à tout pour décrocher la "une" n'a pas prévu, ce sont les conséquences sociales de son
acte. Le film fait l'inventaire des ravages. Condamnant sa mère aux crises de larmes et à la dépression, suscitant le mépris d'un frère phallocrate, Thor est renié par son père, entraîneur du
club, risée des joueurs, et persuadé que « ça se soigne ! Je vais te trouver un psy ! » Il consterne son épouse (ancienne miss Islande), qui s'enivre tandis que son fils se mure
dans sa chambre. Le président de KR ne veut « pas d'une tapette dans (son) équipe », l'un de ses coéquipiers refuse de jouer avec « un pervers » qui pourrait
« contaminer les autres ». Le voilà banni.

Le cinéaste a choisi le ton de la comédie pour détecter les métastases de l'intolérance. C'est à une radiographie du ridicule qu'il nous convie. Quand Ottar Thor trouve une nouvelle équipe où
l'on accueille les gays, c'est l'hémorragie inverse qu'il provoque. Inquiets pour leur réputation, les hétérosexuels ne veulent plus jouer dans un club « de tantouzes », une équipe
préfère même déclarer forfait que de frayer avec ces gars-là. « Homos : 3, homophobie : 0. » La pelouse devient le cadre d'insultes...

Esprit d'équipe se termine par un défilé de la Gay Pride où le club gay a son char, et par des normalisations diversement
honorables. C'est sans renier sa « différence » que le héros fera la reconquête des siens, et par pur intérêt financier que le KR acceptera de rencontrer l'équipe honnie. Il en est
ainsi dans la vie, où chacun doit lâcher du lest pour pouvoir jouer les prolongations.
Pour plus d’informations :
















Remarque préalable : toutes les images de cette chronique sont cliquables pour être
agrandies.
Paul Cadmus est avec Edward Hopper, le plus grand peintre figuratif américain du XXe siècle. Pourtant il est quasi inconnu en Europe et n’a pas encore complètement la
place qu’il mérite en Amérique. Il est né à New York en 1904, au coin de la 103e rue et d'Amsterdam Avenue, dans une famille d’artistes pauvres, son père est lithographe et sa mère illustre des
livres pour enfants. Ils l’encourageront dans son aspiration à devenir peintre, lorsqu’il aura abandonné une brève carrière dans la publicité.
Cadmus a étudié les arts plastiques en Amérique. Mais c’est un long périple dans toute l'Europe au début des années 1930 qui sera décisif pour l’accomplissement de sa vocation. Il est accompagné
dans son voyage par son amant, le peintre américain Jared French (1905-1988). Dans les musées des grandes capitales européennes, il se frotte aux
grands maîtres de la peinture classique. Il s’en souviendra pour élaborer un style qui n’appartient qu’à lui, dont le trait dominant est peut-être à la fois de détourner et de transcender le
classicisme pour l’appliquer à des sujets quotidiens particulièrement triviaux travaillés par ses fantasmes homosexuels.
À son retour aux États-Unis, il est employé et financé par le gouvernement
américain dans le cadre du PWAP, une structure mise en place par Roosevelt, dans l’esprit du new deal pour aider les artistes américains pendant la grande crise des années 30. De cette
commande naît sa série, la plus fameuse, sur les marins où l’on voit des matelots en goguette avec des prostituées... mais ceux-ci semblent souvent préférer s’amuser entre eux !
Dans une de ses dernières interviews, Cadmus se souvenait de sa fascination pour les marins
: « J'ai été fasciné par les marins, et
j'avais l'habitude de m'asseoir sur un banc et de les regarder durant des heures. En fait, Riverside Park autour de la 96e rue était un excellent terrain de drague dans les années 1930, en grande
partie parce que c'était là où les navires de guerre étaient amarrés. Les uniformes étaient tellement serrés et leur forme ajustée qu'ils étaient une source d'inspiration. J'étais assez jeune
pour que les marins me fassent des propositions, qu’ils m’invitent à me ramener sur leur bateau, mais je n'y suis jamais allé. Ils étaient trop peu attrayants, ou peut-être que j'ai été trop
timide. Je ne sais pas. »