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Mardi 12 juin 2007


Mon ami Abdellah Taïa est un écrivain fabuleux, un poète du mot et du sentiment, mais aussi un homme courageux et vrai parce qu’il ose parler de son homosexualité au Maroc et dans les pays arabes (comme le montre la couverture de TEL QUEL, une des grandes revues marocaines) afin d’aider des milliers de jeunes (ou moins jeunes) gays de ces pays à ne pas se sentir seuls, souffrir ou mourir et malgré les menaces et les insultes des islamistes, parce qu’il est un héros ordinaire attachant… Je suis fier de toi mon ami et je t'embrasse très fort.

Daniel C. Hall

 

ABDELLAH TAÏA, FOU ET CORSAIRE…

Par Daniel C. Hall


À l’occasion de la sortie de son nouveau roman L’armée du salut au Seuil, un nouveau petit bijou dans l’œuvre étincelante de l’auteur, j’ai eu l’immense bonheur de pouvoir interviewer Abdellah Taïa. Son énergie, sa chaleur humaine, sa gentillesse n’ont d’égal que son talent. Si ses livres m’avaient envoûté, l’homme m’a réchauffé l’âme et le cœur. Retenez bien le nom de cet écrivain, il marquera l’histoire de la littérature. Parole de critique conquis par ce corsaire venu du Maroc.

Abdellah, le premier paragraphe d’un de tes futurs romans doit décrire l’être humain qui se cache derrière les mots, comment l’écrirais-tu ?

« J’ai pris ma retraite sexuelle à l’âge de 12 ans. » Je suis sûr que je vais écrire un jour un livre qui commence par cette phrase. Il dira toute cette immense liberté amoureuse, sensuelle et sexuelle dans laquelle j’ai baigné, pauvre, chétif, heureux et parfois malheureux, durant mon enfance, au milieu des autres, en contact permanent avec les corps des autres. Jusqu’à présent je n’ai pas encore écrit des choses très profondes sur cette période. L’écriture, pour moi, interpelle directement l’inconscient, l’enfance. L’écriture est synonyme de sommeil. C’est pour cela qu’il est hors de question de m’autocensurer.

Tu fais partie de cette jeune génération (brillante !) d'écrivains marocains comme Rachid O. et Karim Nasseri. Quelles sont les différences entre leur œuvre et la tienne ?

Rachid O. et Karim Nasseri sont comme des frères pour moi. Rachid vient de Rabat, Karim de la région d’Oujda et moi de Salé. J’ai découvert les livres de Rachid au Maroc, et cela a été un grand moment pour moi, il me parlait directement, écrivait pour moi. Rachid O. est un écrivain important dans mon histoire personnelle. Karim Nasseri est un ami, et j’adore son premier livre Chroniques d’un enfant du hammam. Tous les trois, nous parlons franchement de ce que certains voudraient taire, l’homosexualité. Tous les trois, nous affirmons notre individualité sans renier nos racines marocaines. Mais nos livres ne se limitent pas seulement à l’évocation de l’homosexualité.

Pourquoi as-tu décidé d'écrire, de mettre sur papier ta vie et, surtout, d'accepter de te laisser publier par des maisons d'édition qui allaient te médiatiser ? As-tu eu peur ?

Quand j’écris, je n’ai jamais peur. Dans la vie quotidienne par contre, ce sentiment m’habite, me hante. Écrire, c’est suivre ce qui s’impose à soi, à moi. Ma vie, à travers un double regard, s’offre à moi sous forme de textes, courts, clos, des histoires qui me poursuivent et qu’il me faut coucher sur papier dès que je le peux. J’écris à partir de ma vie. J’écris pour dire mon intériorité mais pas de façon nombriliste, je pars de moi pour investir le monde. Je donne à Abdellah une voix, celle qu’il n’avait pas au Maroc, pour dire son amour et son malheur face au monde, face au Maroc, face à Paris, de loin. Je donne à Abdellah une identité libre.

Plus que des romans, Mon Maroc, Le rouge du tarbouche et L'armée du salut sont des auto-fictions. Pourtant le personnage principal, c'est ton pays, ses us et coutumes, et ses habitants. Parler de toi, c'est parler de ton pays à ce point… vraiment ?

On ne peut pas oublier les origines. Elles sont inscrites en nous à jamais. Je vis à Paris, dans le bonheur et la désillusion, je me construis en tant qu’adulte à travers aussi la culture française au quotidien, mais je suis pour toujours un petit Slaoui (de Salé) du quartier de Hay Salam qui rêve de cinéma, le cinéma comme religion, sa déesse éternelle étant Isabelle Adjani. Je parle dans mes livres de ce monde, à travers mon regard enfantin : je sais que je vais le perdre un jour... un jour... En attendant, j’essaie de laisser des traces de cette voix à travers la littérature.

De Mon Maroc à L'armée du salut, il existe presque une suite logique (autobiographique ?) de ta vie ou, pour être plus littéraire, de ton passé « réel ou fantasmé ». L'écrivain Taïa retranscrit-il TOUT ce que l'homme a vécu OU l'homme Taïa réinvente-t-il ou fantasme-t-il ce qu'a vécu l'enfant, puis l'adolescent, puis…

L’écriture n’est pas une photocopie de la réalité. L’écriture révèle la réalité dans ce qu’elle a de plus intéressant, de plus intense, de plus vrai, de plus triste... ou bien magique. Écrire à partir de soi n’est pas une facilité pour moi. Je reconstruis tout, mais je ne fantasme presque jamais. L’écriture est de la manipulation. La fiction est là, comme une ombre, elle m’aide de temps en temps. Contrairement à ce qu’on croit, l’écriture autobiographique n’est pas une chose aisée. On se donne à voir, on se cache moins... Il faut du courage et de l’inconscience pour s’y adonner complètement.

Ce qui transpire de tes ouvrages, c'est l'amour profond des gens, de la vie du petit peuple (et ce n'est pas péjoratif...) – de la vraie vie, quoi), des traditions, du folklore, de la magie du Maroc… On devine, même derrière les drames, un profond optimisme… C'est la magie de ce pays ?

Je viens d’une famille pauvre, vraiment pauvre. On était 11 personnes à la maison, les uns sur les autres, les uns dans les autres. Ce groupe humain, familial, m’a donné un grand amour, m’a appris l’Amour, et a conditionné mon regard tendre sur le monde, les autres, les choses. Ce groupe m’a aussi étouffé, m’a fait pleuré, m’a traité de fou, de « pédé », mais je ne garde aucune rancune, aucune haine. Je garde les sensations que j’éprouvais au contact des corps des autres, mes sœurs, ma mère, mon grand frère qui longtemps était comme Dieu pour moi. Mon style, ma littérature viennent de là. De cette façon d’être dans la vie, les heures... Encore une fois l’enfance. Toujours l’enfance.  

Qui plus est, tu es un amoureux de la langue française. Jean Genet, un génie littéraire encore ignoré par bien des gens ici, est presque au centre de ton œuvre. Peux-tu nous expliquer cette fascination ?

Jean Genet est un « écrivain marocain ». Comme Juan Goytisolo, je pense qu’il deviendra un jour un saint au Maroc. Les amoureux viendront honorer sa tombe musulmane à Larache. J’aime évidemment ses livres. J’aime sa poésie. Je l’aime même traître, voleur, moral, immoral, sexuel, cruel et tendre. Je suis fasciné par lui. Un jour j’écrirai quelque chose sur son funambule, Abdallah, avec « a » et non « e » comme pour moi. Mon rêve fou est devenir le Jean Genet slaoui... mais ce n’est qu’un rêve.

Comment as-tu pris conscience de ton orientation sexuelle au Maroc, à une époque où l'on peut dire que le régime d'Hassan II était bien moins « libéral » que celui de M6 ?

J’ai toujours su que j’étais différent, dès l’enfance. Au début cela ne m’a pas fait souffrir. Après, dans l’adolescence, j’ai pensé que j’étais le seul homosexuel du Maroc (!!!). J’ai pleuré. J’ai aimé certains garçons, de loin, follement. Aujourd’hui, être homosexuel n’est pas un problème pour moi. C’est une façon d’être décalé, rebelle, « révolutionnaire »... Être vraiment DIFFÉRENT des autres et en tirer une force pour créer quelque chose. Être homosexuel, ce n’est pas se laisser enfermer, tout en étant en fusion avec le monde, chercher à l’être en tout cas.

Franchement, ce besoin d'écrire, d'être publié, d'être LU, c'est un besoin de défendre ton orientation sexuelle ?

Non. Je n’écris pas pour dire : je suis homosexuel. J’écris parce que cela s’impose à moi. Par contre, si le fait de parler de mon homosexualité peut aider quelques uns (au Maroc), tant mieux...

Tu as accepté un petit rôle dans Tarik el hob de Rémi Lange. Raconte-nous cette aventure…

J’ai participé à Tarik el hob parce que j’avais énormément aimé le premier film de Rémi Lange, Omelette, qui est aussi une sorte d’écriture autobiographique. Mais je n’apparais que deux minutes dans ce film pour parler des mariages qui étaient célébrés entre hommes à Siwa. Voilà.

Être gay et musulman, c'est conciliable ?

Je me sens, je suis musulman et j’arrive à conjuguer cela avec mon homosexualité. Je n’ai aucun problème à marier les deux. Vraiment. Sincèrement.

Tu aimes la France et sa culture. Même malgré Le Pen, malgré l’homophobie, malgré le racisme, malgré Sarkozy, malgré Vanneste… ?

Ma vie est en France. C’est en France que je vis pleinement ma liberté en tant qu’individu, que je peux me battre, dans la souffrance parfois... C’est ici que je voudrais vivre, malgré tout... Mais le Maroc n’est jamais loin. La France est mon territoire intellectuel, adulte, mon champ d’expériences. La France est à la fois un bonheur et une souffrance.

Abdellah, merci de tout cœur, et dernière question : quels seraient tes derniers mots sur ton lit de mort ?

Il était marocain. Il était de Salé. Il était fou et corsaire. Il a dit et écrit son « je ».


Première parution : PREF
© Daniel C. Hall

par Daniel C. Hall publié dans : LIVRES : Les Pages Roses
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Jeudi 10 mai 2007

La Musardine, 750 pages, 34,90 €

Une critique de Bernard Alapetite


Il y a quelques temps, à propos d’un calamiteux ouvrage, j’écrivais que l’on attendait le livre de référence sur l’homosexualité au cinéma. Et bien je suis heureux de vous annoncer que je le tiens entre les mains. C’est L’Homosexualité au cinéma de Didier Roth-Bettoni. Un véritable livre de référence que je crains bien d’user rapidement à force de le consulter.

Didier Roth-Bettoni déroule avec élégance l’histoire du cinéma en pointant tout ce qu’elle recèle de gay et de lesbien. Nourrissant de ses prodigieuses connaissances une pertinente réflexion sur la représentation des gays dans les différentes cinématographies du monde, ne négligeant aucune contrée, des premières images animées à aujourd’hui.

Ce qui épate le plus, c’est la faculté qu’à Didier Roth-Bettoni de débusquer un personnage gay dans des films qui ne le sont pas du tout, comme par exemple dans La Métamorphose des cloportes ou La Belle américaine. Il faut saluer l’exploit du critique qui va jusqu’à voir Embraye bidasse ça fume, Ces flics étranges venus d’ailleurs ou encore Drôle de zèbre de... Guy Lux pour y dénicher le pédé qui s’y cachait. Tous mes respects à l’artiste. Voilà qui prouve bien que tout bon essayiste est un tant soit peu masochiste.

On pourra remarquer aussi dans la plongée dans le cinéma français des années 60 et 70 que l’auteur est un esprit libre et ne suit pas le diktat des laudateurs sectaires de la nouvelle vague, par exemple en reconnaissant toutes les qualités aux Amitiés particulières du honni Delannoy.
L’auteur pousse la probité, lorsqu’il n’a pas vu un film, ce qui est rare, d’abord de le signaler puis à citer un confrère pour nous donner un aperçu de l’œuvre.

Le livre au fil des pages se présente comme une formidable caverne d’Ali Baba, faisant découvrir à son lecteur, en quelques lignes souvent très suggestives, une quantité de films dont il aura, probablement pour un bon nombre, jamais entendu parler, par exemple en ce qui me concerne L’Homme de désir de Dominique Delouche. Mais surtout ce livre donne envie de découvrir et de revoir de nombreux films, ce qui devrait être l’un des buts de tout livre sur le cinéma.

Je vous conseille un jeu, celui de faire la liste des films que vous ne connaissiez pas et dont Didier Roth-Bettoni vous donne l’envie de connaître. Vous aurez ainsi moult espérances de bonheur que vous pourrez combler petit à petit lors de descentes dans les magasins de vidéo et DVD en France et de par le monde. Cela sera très profitable pour votre connaissance du cinéma mais beaucoup moins pour votre compte en banque.

Autre jeu, je le reconnais un peu vain, celui de dresser une autre liste beaucoup plus courte, tant cet essai tend vers l’exhaustivité, des œuvres oubliées par notre forçat de la critique. Il faut toutefois rappeler que le livre embrasse tous les genres cinématographiques et que s’il privilégie le long-métrage de fiction, il n’en oublie pas pour autant les documentaires, la fiction télévisée, le court-métrage pas plus que le cinéma expérimental. À l’aune de mes modestes connaissances, j’ai réussi à trouver quelques manques : en ce qui concerne l’Amérique, j’ai noté l’absence surprenante de Victor Salva et de son très beau Rites of passage ,sans oublier ses deux Jeepers Creepers aussi horrifiques qu’homo-érotiques et surtout le quasi silence sur des séries comme Oz, Six Feet Under, Queer as folk qui, grâce à leur audience sans commune mesure avec la presque totalité des films dont il est question dans cet ouvrage, ont bouleversé la perception des gays par le grand public ; je m’étonne aussi, mais c’était déjà le cas dans Celluloïd Closet, de l’absence du film de Vicente Minelli Celui par qui le scandale arrive dont le personnage du fils est la future Sissi type ; le cinéma gay allemand se voit amputé d’une de ses plus belles réussites, la biographie de la famille Mann, Die Manns : Ein Jahrhundertroman (Thomas Mann et les siens) dans laquelle l’homosexualité est omniprésente et où on découvre l’épisode de la vie de Thomas Mann qui donnera naissance à Mort à Venise et de la romance entre deux adolescents issus d’univers opposés qu’est David au pays des merveilles. Pour l’Espagne, l’auteur a oublié le court-métrage sexy et virtuose Backroom de Guillem Morales. En ce qui concerne la France sont ignorés Le Garçon d’orage, les films de Philippe Sisbane et... Comme un frère ! Le fait que l’auteur ait fait l’impasse, la seule de cette magistrale étude, sur le cinéma d’animation nous prive pour le Japon de ses lumières sur le yaoi animé (le yaoi animé, souvent issu de mangas yaois, est un dessin animé dont les personnages sont gays, et certains sont pornographiques).


Didier Roth-Bettoni

Si d’emblée dans son avant-propos Didier Roth-Bettoni a l’honnêteté de nous dire : « S’agit-il d’un livre militant ? Dans une certaine mesure, puisqu’il est question de corriger une injustice vis-à-vis des homosexuels... Il s’agit tout autant d’un ouvrage cinéphile proposant une relecture de l’histoire du cinéma sous un angle différent où l’homosexualité (des auteurs, des acteurs, des personnages, des sujets, des spectateurs, etc.) aurait le premier rôle... », il n’en reste pas moins que cette posture et le fait que son auteur soit un français, qui plus est un français issu à la fois du sérail cinéphile et de celui du militantisme gay, lui fait trouver souvent un film homophobe lorsqu’un personnage homosexuel n’a pas un rôle positif, attitude politiquement correcte, bien que l’auteur ne cesse de se défendre de ce travers tout au long du volume.

Cette francitude ne lui fait pas néanmoins centrer son ouvrage sur son pays, comme c’était le cas pour le précédent ouvrage sur le sujet L’Homosexualité dans le cinéma français d’Alain Brassart. Le seul livre auquel on peut comparer cette somme, est Image in the dark (sous-titré An Encyclopédia of Gay and Lesbian Film and Video, pas moins !) de Raymond Murray, en anglais et datant de 1994. Cependant, il ne parvient pas complètement à s’extraire des tics et défauts bien spécifiques à la critique française dont le principal est une certaine morgue, quelque peu condescendante, envers le cinéma américain et en particulier à l’encontre du cinéma non hollywoodien souvent qualifié de communautaire, avec la charge négative que cela comporte dans la bouche d’un français. On voit ainsi sourdre insidieusement, probablement au corps défendant de Didier Roth-Bettoni, un certain anti-américanisme, stigmate presque obligatoire de tout intellectuel français de gauche (forcément de gauche, je suis bien conscient du pléonasme).

Parfois l’allégeance au diktat de la critique (surtout pour la période qu’il nomme de « la visibilité », qu’il fait commencer en 1980 et poursuivre jusqu’à nos jours, alors qu’il montre une grande liberté de jugement pour les périodes antérieures) lui fait surévaluer les œuvres de cinéastes qui ont le « ticket d’entrée » comme le dit son confrère, le très lucide Michel Ciment, comme Asia Argento avec son très médiocre Livre de Jérémy, Larry Clark et celles de Gus van Sant en particulier le raté Last days, alors qu’il expédie en quelques mots le très estimable Gypsy 83 de Todd Stephens et que le très beau The Journey of Jared Price – aussi romantique qu’inventif dans sa construction – est seulement cité.
Sans parler de son admiration béate, à l’unisson de presque toute la profession, devant cette supercherie pour snobs qu’est Tarnation. En revanche, on voit avec plaisir qu’il met à sa vraie place des cinéastes comme Todd Haynes avec Velvet Goldmine et John Cameron Mitchell avec Shortbus, c’est-à-dire tout en haut, ce dont bien peu de critiques se sont aperçus.

En ce qui concerne la production récente française Didier Roth-Bettoni est un bien trop gentil garçon, ce que j’ai pu vérifier l’ayant rencontré pour une longue interview qui s’est muée en un exposé magistral dans lequel il balaya tout le spectre du cinéma gay. Cette rencontre donna le film intitulé Un Siècle de cinéma gay qui se trouve en bonus sur le DVD To play or to die chez Eklipse, une excellente introduction et un bon complément à ce passionnant essai.
Sa gentillesse, et peut-être le désir de ne pas se fâcher avec des gens avec lesquels il entretient un commerce fréquent, l’amène parfois à de coupables indulgences comme de traiter le désolant Rome désolé de début d’un exigeant voyage artistique ou les navrantes fictions de Rémi Lange de farces incorrectes et réjouissantes... En revanche, il fait preuve d’une belle liberté en mettant en avant la qualité des films de François Ozon, ce qui n’est pas monnaie courante chez ses confrères.

Si l’on peut être en désaccord avec les opinions de Roth-Bettoni sur tel film ou la place qu’il accorde à tel autre, on ne peut que louer cette subjectivité assumée et étayée qui fait que l’ouvrage dépasse la nomenclature de films gays qu’il aurait pu être si son auteur avait eu moins de personnalité et de passion.

Un essai c’est aussi un style et l’on ne peut qu’admirer la fluidité de celui de Didier Roth-Bettoni dans cette promenade dans le cinéma à travers le temps et l’espace.
Un tel livre serait d’une utilisation bien mal aisée s’il était édité sans sérieux. Rassurez-vous, ce n’est pas le cas. L’éditeur a pris soin d’aérer le texte, scindé en de très nombreux chapitres. Il lui a donné de larges marges dans lesquelles viennent s’insérer les notes. De petites vignettes photographiques, se rapportant aux films cités, viennent égayer la lecture. Pour faciliter la consultation, on trouve en fin de volume deux index : l’un répertoriant les 5 000 films ; l’autre de 3 000 personnalités apparaissant dans les différents développements. S’y ajoute une précieuse chronologie et une liste de 100 films emblématiques accompagnés de leur pitch.
Cet ouvrage me paraît indispensable à tous ceux qui s’intéressent à l’homosexualité et au cinéma, donc à tous les visiteurs de ce blog. Ce gros et élégant volume de 750 pages est une mine de renseignements où vous ne cesserez pas de puiser.

par Bernard Alapetite publié dans : LIVRES : Les Pages Roses
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Jeudi 22 mars 2007

Critique de Bernard Alapetite


Dans le numéro de mars 2007 de Positif, Matthieu Darras s’indignait à juste titre du pillage sur Internet des revues de cinéma par certains sites. Il stigmatise en particulier « Allociné », ce qui ne dédouane pas nombre de blogs (Les Toiles Roses et ses contributeurs étant une des rares et glorieuses exceptions). Bien des signatures de cette excellente revue sont issues de l’université et à la lecture de L’Homosexualité dans le cinéma français, pondu par un universitaire, Alain Brassart, chargé de cours à l’université de Lille III, je constate que la pratique du copier/coller est entrée dans les mœurs universitaires.

Il n’est rien de dire qu’un livre sur le sujet était attendu par la population cinéphile (surtout quand celle-ci tapiolise), le dernier ouvrage et le seul, en langue française, traitant de l’homosexualité au cinéma étant L’Homosexualité à l’écran de Bertrand Philibert (ed. Henri Veyrier, épuisé) datant de 1984. La déception est à la mesure de l’attente.

Déjà l’intitulé de l’ouvrage m’avait mis en garde. Je ne voyais pas la pertinence d’aborder ce thème en ne considérant que la seule cinématographie française… sauf si l’on démontre dans un préambule qu’il y a une particularité dans le traitement du sujet dans ce cinéma. Ce qui n’est pas fait dans cet essai, tout simplement parce que ce n’est pas le cas. La représentation des gays dans le cinéma en France, comme ailleurs, est presque toujours le reflet de leur position dans la société au moment où est tourné le film qui les met en scène. Une telle exclusive est donc destinée à réduire le champ de l’étude. Certes qui trop embrasse mal étreint, mais une telle posture exclut toutes comparaisons avec la représentation des gays à l’écran à la même période dans d’autres pays. Si je persiste à dire que la critique ne se borne pas à la comparaison, comme on le voit trop souvent, s’en priver ramène celle-ci à la seule analyse. Est-ce pour cette raison que dans le cas présent, quand elle existe – rarement, elle est particulièrement « capilotractée » ! Quand ensuite, on écarte les œuvres télévisuelles, les courts-métrages et surtout le cinéma expérimental (premier cinéma à avoir fait une place à l’homosexualité, même si le cinéma français n’a pas eu son Kenneth Anger), force est de constater qu’il ne reste plus grand chose. À la lecture de l’ouvrage, on comprend vite que tant de restrictions n’ont qu’une seule raison d’être : la méconnaissance de la plus grande partie des films dont, même en restant dans le domaine français, l’auteur devrait traiter. Il est bon de rappeler cette évidence : pour écrire sur le cinéma, il est indispensable de voir beaucoup de films...

Le cinéma d’avant 197O est expédié en quelques pages qui ne sont visiblement que le recyclage poussif d’un cours médiocre sur Marcel Carné. Dans ce chapitre, j’ai tout de même appris au passage que Grémillon était bisexuel mais pour tout dire, je ne vois pas que cette information puisse modifier mon regard sur un chef-d’œuvre comme Remorques... Il est surprenant pour cette époque de ne rien trouver sur des acteurs comme Jean Tissier ou Jean Parédès, qui jouèrent de façon récurrente des homosexuels tout au long de leur carrière et il est surtout dommage de lire une bourde comme l’homophobie de Robert Brasillach. Si l’on peut reprocher bien des choses à l’écrivain, que son engagement pro-nazi mena devant un peloton d’exécution en 1945, il est ridicule de traiter d’homophobe cet homosexuel dont le penchant transparaît en filigrane de toute son œuvre (mais faut-il encore l’avoir lue !). L’amalgame avec Laubreaux, qui lui était bien homophobe et qui servit de modèle à Truffaut pour son Daxiat du Dernier métro, est absurde. Bien peu de choses également sur « le cinéma d’hommes » d’un Jean-Pierre Melville dont l’homosexualité me parait beaucoup plus prégnante dans l’œuvre que dans celle de Grémillon.

Mais la lacune la plus criante est l’escamotage de tout le cinéma gay des années 70, pas un mot sur Philippe Vallois, sur Gérard Blain, sur Lionel Soukaz… à la place, nous avons droit à une étude comparative assez oiseuse de la charge homosexuelle latente de Delon et de Belmondo. Heureusement que probablement ces pages n’arriveront pas sous les yeux de ce dernier car la lecture pourrait lui provoquer une attaque fatale. Cette ébouriffante analyse des carrières croisées de Belmondo et Delon, vu du coté gay plus qu’aux habituels ouvrages de cinéphiles, m’évoque le Roger Peyrefitte des années 60 qui voyait dans chaque homme, un tant soi peu connu, un homosexuel dissimulé.

Quant au cinéma gay contemporain, nous avons droit à un autre recyclage de cours, cette fois sur Téchiné, qui n’apprendra rien au cinéphile moyen et à quelques considérations guère plus pertinentes sur Ducastel et Martineau, affublés du concept d’homosexualité tranquille… Toutefois les pages sur Drôle de Félix et Crustacés et coquillages sont assez intéressantes et de loin les meilleures du volume.

Ce système de réutilisation des restes laisse de côté les films uniques dans une filmographie, pas de trace du Ciel de Paris de Bena, des Amoureux de Corsini ou de La Confusion des genres d’Ilan Duran Cohen... On n’en finirait pas d’énumérer les manques.

Comble pour ce qui se présente comme un essai, on n’y trouvera ni thèse ni jugement de valeur, mise à part une détestation d’Ozon dont la particularité serait « la froideur stérile » : avis qui aurait pour le moins demandé un développement que l’on ne trouvera pas. En revanche, on y découvre plusieurs pages aussi peu pertinentes qu’elles sont mal écrites sur la misogynie d’après Brassart des cinéastes gays. Ozon s’y retrouve en première ligne en compagnie de Chéreau et de Lifshitz, considéré brièvement que sous cet angle. C’est la seule thèse que j’ai découvert dans ce livre et elle me parait totalement erronée…

Après ce triste fond, voyons la forme. Et là, on n’est pas loin de crier au scandale. Le livre se résume, pour les films cités, à une revue de presse des articles parus lors de leur sortie en salle. Peut-être est-il nécessaire de rappeler à monsieur le professeur que l’on n’écrit pas avec de la colle et des ciseaux... Ceci dit, on comprend mieux l’utilisation de ces instruments lorsqu’on lit les rares phrases qui ne sont pas des emprunts. Je ne résiste pas au plaisir de vous donner un exemple : « Cette mutation du monde prostitutionnel est révélatrice de l’évolution des goûts de la clientèle : les manques ressentis par certains hommes n’ayant pas assimilé l’évolution des rapports sociaux de sexe vont entraîner une attitude défensive à l’égard des femmes et une réévaluation des fantasmes masculin. »

S’il y a quelque chose à sauver dans ce livre, c’est le regard novateur que l’auteur porte sur la place de l’homosexuel dans le cinéma populaire. Paradoxalement, Brassart semble plus à l’aise avec ce type de films qu’avec le cinéma d’auteur pour lequel il parait avoir une acrimonie rance et un peu honteuse.

Assez surprenant pour un universitaire, l’ouvrage est émaillé d’erreurs, comme ces « cuirs » : homonyme pour éponyme, comique pour comics (le comique américain Flash Gordon ! Sacré clown va !)… Et des erreurs de détail sur la vie courante : Minute n’a jamais été un quotidien mais un hebdomadaire, Jean-Luc Roméro n’a jamais été député (il le voudrait bien, le pauvre), ou beaucoup plus gênant : la constante confusion entre malade du sida et séropositif. Sans parler d’incongruités comme de traiter pour un film tourné en 1998, Antoine de Caunes… de jeune garçon.

Cet essai brille surtout par la méconnaissance de son auteur du sujet qu’il est sensé traiter. Il est patent que même pour les cinéastes cités, Brassart n’a pas vu l’intégralité de leur filmographie. Il ne semble connaître de Lifshitz que Presque rien et n’avoir pas vu de Ducastel et Martineau Ma vraie vie à Rouen, tout comme il ignore Le Temps qui reste d’Ozon.

À ces manques et erreurs, on peut ajouter une aberration de construction qui relègue le chapitre le plus valable, celui sur l’amitié virile, en fin de volume. Il faut aussi signaler la malhonnêteté de faire figurer dans l’annexe filmographie, des films qui ne sont même pas mentionnés comme Les Amis de Gérard Blain, par exemple. Mais encore plus fort, choisir comme couverture l’affiche de L’Homme de sa vie alors qu’il n’en est pas question une seule fois dans l’ouvrage !

Vous avez compris que je vous conseille d’économiser les 23 € que coûte ce bouquin et de continuer à lire Les Toiles Roses, tout en espérant que bientôt paraisse en français un livre digne de ce nom sur le cinéma gay.

par Bernard Alapetite publié dans : LIVRES : Les Pages Roses
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Mardi 11 avril 2006


Alors qu’une interview d’Abdellah Taïa, fou et corsaire, réalisée par Daniel C. Hall sortira dans PREF 14 le mois prochain, Les Toiles Roses vous invitent à découvrir ce jeune auteur marocain talentueux.


Avril 2005. La librairie-galerie Les Mots à la Bouche, dans le Marais à Paris, fête ses 25 ans. À cette occasion, Patrice Chéreau lit des extraits du Rouge du Tarbouche, deuxième recueil de récits d’Abdellah Taïa, jeune auteur marocain installé à Paris depuis six ans. Et quasi-inconnu.

Originaire d’une famille modeste tenue par une mère tendre mais autoritaire ne sachant ni lire, ni écrire, Abdellah passe son enfance dans la petite ville de Salé, près de Rabat. Très tôt, il s’éprend de cinéma populaire. Puis c’est la découverte de la littérature française et celle « du piège de l’écriture ».

René de Ceccatty, journaliste au Monde, signe la préface de son premier ouvrage, Mon Maroc, dans lequel Abdellah Taïa ouvre l’intimité de son enfance et de son adolescence. Plus tard, il jette un nouveau pont entre l’intime et la fiction dans Le Rouge du Tarbouche, suite de courts récits rédigés en français, langue qui, si elle n’est pas maternelle, l’a néanmoins fait naître à la vie intellectuelle et artistique. Pourtant, jamais il ne renie sa culture arabe, toujours présente dans sa manière d’écrire, sensuelle et épurée.

Le jeune auteur me reçoit dans son studio de Belleville autour d’un thé. Il parle de ses envies d’écriture, de son rêve de cinéma et de son admiration pour des auteurs comme Rachid O., Mohammed Choukri ou Jean Genet. Simplement, il évoque son Maroc, l’initiation sexuelle, l’homosexualité, l’islam et le paganisme, la découverte de Paris enfin, ville de tous les possibles mais « qui ne vous relève pas si vous tombez ».

Fluctuat.net : Comment vous est venue l’envie d’écrire et qui plus est, d’écrire en français alors que l’arabe est votre langue maternelle ?

Abdellah Taïa : Je n’ai jamais rêvé de devenir écrivain. C’est quelque chose qui m’est tombé du ciel, qui s’est emparé de moi. C’est le cinéma qui m’a amené à l’écriture. Enfant et adolescent, il m’obsédait jour et nuit. Je collectionnais les photos des acteurs, des réalisateurs et je rêvais de devenir réalisateur. Deux ans avant le bac, j’ai écrit à la Fémis pour savoir comment passer le concours. L’école m’a répondu qu’il fallait avoir le Deug. Alors, je me suis dit, puisqu’un jour, je vais aller en France, puisqu’un jour, je vais passer ce concours et qu’un jour, je vais devenir réalisateur, autant approfondir mes connaissances en langue française. J’appartiens à une famille pauvre, sans moyens, si ce n’est peut-être des moyens intellectuels, en tout cas l’envie d’avoir des moyens intellectuels. Je n’avais pas fait mes études dans les écoles ou les lycées français qui sont réservés aux gens riches. Je venais de l’école publique où le français qu’on nous enseigne n’est pas suffisamment bon. J’étais incapable d’écrire correctement ou bien de développer une idée. Tout de suite, en arrivant en fac à Rabat, au contact des autres étudiants qui venaient des lycées français, je me suis rendu compte que j’avais énormément de lacunes. J’avais le choix. Soit abandonner le français et en même temps le rêve du cinéma, soit m’accrocher. Ce que j’ai décidé de faire. J’ai donc banni la langue arabe. Définitivement. Je ne lisais plus en arabe. Je ne parlais plus arabe qu’avec ma famille. Et le français est devenu ma priorité, mais aussi la langue avec laquelle j’entrais en conflit. Parce que c’est une langue qui est contrôlée et qui a été conquise seulement par les gens riches du Maroc qui, pour installer une différence entre eux et le reste des Marocains, parlent en français. J’ai toujours ressenti ça comme une agression, comme quelque chose de traumatisant, qui me rappelait en permanence à quel point j’étais inférieur par rapport à ces gens-là, que je ne serais jamais comme eux qui peuvent s’exprimer dans une langue que la plupart des Marocains ne peuvent pas comprendre, de façon profonde en tout cas. Même après, quand je commençais à m’intéresser plus sérieusement au français, ce sentiment de conflit, ce sentiment que ce n’était pas ma langue, que c’était quelque chose qui était d’ordre intellectuel, qui ne m’appartient pas et qui ne m’appartiendra jamais complètement, est resté. J’ai parfois un sentiment de révolte. Parce que, pour moi, c’était une humiliation permanente en langue française. Mon humiliation ! Par des gens qui croyaient que le Maroc leur appartenait. Je le ressentais de façon très violente. Et je pense que l’humiliation est un moteur qui incite à créer. Tout ça n’était pas conscient de ma part. C’est a posteriori que je me fais cette réflexion-là.

Mais maintenant, ce sentiment-là s’est un peu apaisé, non ? Vous prenez du plaisir à écrire en français ?

À la fac, j’ai décidé de tenir un journal intime en langue française où j’écrivais tout ce qui se passait dans ma vie, tous les films que je voyais. Petit à petit, ce journal s’est transformé en quelque chose de plus construit, sans que je le décide. Je me suis aperçu que j’écrivais ma vie sous forme de petits textes. L’écriture a commencé en moi, sans même que je m’en rende compte. Dans l’acte d’écrire, il y a un plaisir, mais il y a aussi un conflit. Ce sentiment que je ressentais à ce premier contact à la langue française quand j’étais enfant et adolescent, me reste. Rien n’est acquis.


À Salé, votre ville natale, vous aviez accès au cinéma ?

C’est ça qui est formidable ! Même élevé au rang d’art, le cinéma est resté un art très populaire. Encore aujourd’hui, au Maroc, il y a des cinémas où l’on ne va pas voir tel ou tel film, on y va pour la salle, la réaction du public, et aussi les engueulades avec le projectionniste qui coupe les scènes de baiser ou les scènes de sexe. Alors que ce qui se passe de sexuel à l’intérieur même de la salle de cinéma est incroyable. Il y aussi les disputes, la drague, la consommation de haschich ! Cette fête, ça a été mon premier contact avec le cinéma. Les films qu’on projetait dans les salles de mon enfance étaient des films indiens et des films de karaté. Parallèlement, il y avait des merveilles cinématographiques qui atterrissaient là par je ne sais quel accident. Il était une fois en Amérique, Il était une fois dans l’Ouest de Leone, Rendez-vous de Téchiné, Bertolucci, Bunuel - Le Charme discret de la Bourgeoisie - juste après un film de Bruce Lee, même un film de Satyajit Ray, Le Salon de musique. C’est inouï ! Évidemment, à l’époque, je n’avais aucune capacité pour mesurer la différence entre un film de Satyajit Ray et un film de Bruce Lee. Mais, dans ma tête, comme il y avait une sorte de religiosité par rapport à l’image, j’étais capable de recevoir tout et d’aimer tout.

Finalement, vous n’êtes pas entré à la Fémis ?

Non. À un moment, j’ai cru que j’avais vaincu la langue française, mais c’est elle qui m’a vaincu. La langue et la littérature françaises sont entrées en moi et m’ont insufflé un amour. C’était comme une sirène qui m’aurait charmé sans que je m’en rende compte. J’étais pris au piège. C’est ça qui est intéressant dans la vie. Souvent on a l’impression que l’on contrôle tout. Mais, il y a des choses qui se passent en nous et qui ne se révèlent que des années après, qui s’imposent à nous. C’est quelque chose qui m’obsède. C’est aussi la leçon de Marcel Proust dans A la recherche du temps perdu. L’écriture est quelque chose qui vous vient sans vous prévenir, qui vous tombe dessus. Et il faut absolument, quelles que soient les conditions, passer à l’acte et coucher sur le papier ces choses, dont vous ne soupçonniez même pas l’existence dans votre esprit quelques minutes auparavant. Et cela n’est pas sans rappeler l’acte sexuel et la masturbation.

La sexualité, précisément, est un thème important dans vos livres.

Pour moi la sexualité... Comment dire... La sexualité n’a jamais été un problème. Il faut dire que je ne suis pas un modèle de virilité et de machisme marocain. Donc j’étais très libre par rapport à ça. J’étais tout le temps dans une atmosphère un peu sexuelle. Dans les sociétés arabes, du fait de la promiscuité, on ne peut pas échapper à la sexualité de l’autre. En tout cas aux manifestations de la sexualité de l’autre. Ça commence par celle des parents. Je savais à peu près tout de leur sexualité. Je savais quand ils faisaient l’amour, quelle nuit. Même avant, je voyais les prémices. Je dirais presque que je les entendais dans la nuit, même si c’était peut-être davantage dans mes rêves ! Je voyais ce qui se passait le lendemain puisqu’il faut se laver parce qu’on est impur après l’acte d’amour. On n’avait pas de salle de bains. Tout se passait dans une sorte de toilette à la turque. On faisait chauffer de l’eau dans des gamelles qu’on transportait dans ces toilettes pour se laver. Il y avait aussi mes sœurs qui se servaient de moi comme prétexte pour aller chez leurs petits copains en disant qu’elles allaient juste se promener. Moi l’homme, j’étais chargé de les surveiller. Pendant que mes sœurs étaient dans la chambre avec leur copain, j’attendais. Elles me donnaient des bonbons, des glaces. Je regardais la télé. Ce n’est pas du tout quelque chose qui m’a gêné (rires). Peut-être que je suis un peu fou, mais je vous donne un exemple de la sexualité. Elle était peut-être non dite mais, dans les sensations, dans l’atmosphère, elle était présente en permanence. Et à partir de cette échelle familiale, on peut l’élargir à l’échelle de Rabat. Quand vous sortez dans la rue, c’est d’ailleurs quelque chose qui me frappe beaucoup quand je vais au Maroc maintenant, je me rends compte à quel point ce pays est débordant de sexualité ! Autant la sexualité est effacée dans la rue en Europe et en Occident, si ce n’est sur les panneaux publicitaires, autant dans la rue au Maroc, les gens se comportent d’une manière outrageusement sexuelle ! Du fait peut-être qu’on ne peut pas dire les choses.... C’est invraisemblable. Comment peuvent-ils être habillés, marcher, se draguer de cette façon, se jeter de pareils regards ? C’est un jeu sexuel permanent. Le fait d’avoir vécu dans cette atmosphère, ça m’a toujours paru naturel. Dans mon écriture, ça doit se voir un peu. Mais c’est juste comme cette atmosphère-là. Naturelle. Je ne me pose pas de questions par rapport à ma sexualité, à mon homosexualité. Ce n’est pas quelque chose qui m’obsède, qui me taraude ou me pose problème.

Il y a une initiation sexuelle entre garçons ?

Ah oui ! Absolument. Moi-même, j’ai eu une sexualité enfantine. Il y a une initiation entre enfants et avec des hommes entre 20 et 30 ans. Ça se passait de façon très naturelle. Je n’ai jamais été choqué.

Vous n’en conservez pas un traumatisme ?

Jamais. Je pense que je ne suis pas le seul. Et je tiens à le dire, par rapport à ce qui se passe aujourd’hui en Europe, par rapport à la pédophilie notamment. Je trouve qu’il y a beaucoup d’amalgames et que malheureusement, on tombe dans un certain moralisme qui nuit beaucoup aux racines grecques et romaines de la culture occidentale. D’un côté on donne une certaine liberté, plus ou moins, à l’homosexualité et en même temps, on est en train de s’enfermer dans un certain « politiquement correct » que je trouve infernal. On reproche à l’Amérique certaines choses, mais en même temps, on se rend compte que l’Europe vit la même chose. Je trouve ça très malheureux.

Vous avez pu vivre votre homosexualité au Maroc ?

Oui, mais je ne l’ai pas vécue dans le sens européen. Pas dans une reconnaissance. Ma mère ne le savait pas. On ne peut pas dire les choses, on se sent enfermé, bloqué, étouffé. Mais parallèlement à ce non-dit, je pouvais vivre tout ce que je voulais. Ça n’empêche pas que j’avais des angoisses, des conflits, des accès de pessimisme, mais qui n’étaient pas liés à la sexualité ou à l’homosexualité.


Le fait de ne pas pouvoir parler de votre homosexualité à votre mère, c’était douloureux pour vous ?

Non. C’est pour ça que j’insiste. J’ai vécu mon homosexualité au Maroc, pas d’un point de vue occidental. Pas comme un Occidental la vivrait. Ce n’est pas du tout la même chose. Je ne suis pas en train d’idéaliser la société marocaine. Je dis juste comment moi j’ai vécu les choses. Et d’ailleurs, quand on essaye de transposer, c’est là que le malentendu apparaît. De même pour le lesbianisme. Je suis sûr qu’il y a beaucoup de choses au Maroc qui ne sont pas encore dites. Mais j’ai vu au Maroc des choses qui se passent entre femmes. Ne serait-ce que pour mes sœurs. C’est indéniable.

Est-ce qu’elles se cachent ?

J’imagine. Ce n’est pas dit. De la même façon que pour les hommes.

Et puis il y a aussi cet espace collectif où les corps se mettent à nu, le hammam. C’est un lieu important pour vous ?

Oui. Absolument. C’est un lieu où il n’y a pas forcément une sexualité, mais une sorte de sensualité, une relation avec le corps de l’autre et ça c’est très, très important. Pour nous, c’était un lieu de passage obligatoire, ne serait-ce qu’une fois par semaine puisqu’on n’avait pas de salle de bains. On ne se lavait qu’une fois par semaine et je garde un goût pour ça. Parfois, ici à Paris, quand je sais que je ne vais pas voir du monde, je reste deux ou trois jours sans me laver. J’adore ces odeurs qui émanent de moi et que je ne garde que pour moi. Peut-être va t-on me prendre pour un cochon ! Si vous ne vous êtes pas lavés pendant trois ou quatre jours, quand vous le faites, l’impact de l’eau sur la peau n’est pas pareil. Et vous avez vraiment l’impression qu’il y a quelque chose qui se passe.

Les garçons qui marchent main dans la main dans la rue au Maroc, est-ce que ça a une signification ?

Ici, en Occident, c’est tout de suite connoté couple homosexuel. Là-bas, pas forcément. Ça dit la sensualité, ça dit tout ce qu’on ne peut pas dire et qui justement passe par le contact, le toucher.

Ça vous a manqué ce contact physique quand vous êtes arrivé à Paris ?

Oui. Devenir un individu, ça veut dire être seul, s’accepter et assumer tout seul, ce n’est pas quelque chose d’évident. Vraiment, même pour quelqu’un comme moi qui a lu, qui a un bagage intellectuel... Je dirais même que c’est un traumatisme. Pour devenir un individu, ici, à Paris, ça n’a pas été facile. De la même façon que ça n’a pas été facile, de s’extirper là-bas du groupe pour pouvoir garder ne serait ce qu’un espace pour soi.

Si vous étiez resté au Maroc, votre mère aurait voulu vous marier à une jeune femme. Il aurait été difficile de refuser.

Evidemment, je me pose cette question-là. De toute façon, elle me le disait déjà avant même que je ne parte. Mais, je prenais ça pour la dictature quotidienne de ma mère. Mais je ne sais pas ce que je serais devenu si j’étais resté là-bas. Tout ce que je sais, c’est qu’il y a une homosexualité claire et nette. Il n’y a pas de doute sur ça.

Comment vivez vous cette homosexualité à Paris ?

Je ne sais pas quoi répondre à ça. J’ai des amis, des amours. Je ne me reconnais pas forcément dans les homosexuels d’ici, mais j’ai beaucoup d’amis homosexuels. Ça m’arrive de voir des films gays idiots. A la fois je suis curieux de cette culture-là et, d’un autre côté, je n’y participe pas. Je ne vais ni dans les boîtes ni dans les bars. Mais, je n’ai rien contre. Sauf que ce n’est pas fait pour moi, c’est tout.

Et le côté ghetto ?

C’est ça le malheur. On a trouvé une certaine liberté pour s’enfermer dans une autre prison. Mais, je peux comprendre que des gens qui ont été opprimés, qui ne pouvaient pas dire leur vie intime aient besoin d’un espace presque clos, où ils puissent être eux-mêmes.

Est-ce que vos livres sont lus au Maroc à la fois par des intellectuels et des gens de votre famille ?

Ma famille a eu accès à des premières nouvelles que j’ai publiées dans des recueils collectifs et au premier livre Mon Maroc (Séguier, 2000). Le deuxième livre, Le Rouge du Tarbouche (Séguier, 2004) va être bientôt édité en français par une maison d’édition marocaine. Mes frères et sœurs lisent le français, mais ma mère est analphabète. Ils lui disent de quoi je parle.

En lui cachant votre homosexualité ?

Je ne sais pas. Ils ne le savent pas. Enfin.... Ce n’est pas qu’ils ne savent pas. Je ne veux surtout pas penser à ce qui va se passer au moment de la réception d’un de mes livres. Et ça ne me donne aucune angoisse. J’essaye de me vider la tête par rapport à ça.

La religion tenait une part importante dans votre vie quand vous étiez enfant, adolescent ?

La religion au sens où c’était un cadre de vie, pas au sens où il y avait des obligations de prière, de respect de tous les principes et préceptes de l’islam. C’était plus une religion comme atmosphère, comme lumière, comme odeur, comme ma mère dans son bordel religieux, qu’autre chose. Par exemple, on ne m’a jamais obligé à prier. La seule chose qu’on m’a obligé à faire, c’est le ramadan. Au Maroc, on peut ne pas respecter les autre